Les anges dans nos écoles

Entourée de ses petits protégés venus de Syrie et des quatre coins du monde, Francine Caron, intervenante communautaire scolaire, est l’ange qui les aide à déployer leurs ailes dans la communauté, le pont entre les nombreuses rives où accoster son radeau.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Entourée de ses petits protégés venus de Syrie et des quatre coins du monde, Francine Caron, intervenante communautaire scolaire, est l’ange qui les aide à déployer leurs ailes dans la communauté, le pont entre les nombreuses rives où accoster son radeau.

Tantôt, c’est Francine « câlins-grands-bras », ou la « coccinelle de l’école » parce qu’elle est toujours vêtue en rouge et noir avec des collants imprimés et des Doc Martens fleuries, ou « la dame du parc de la nuit » lorsqu’elle organise des soirées de patinage pour le quartier.

Tantôt, c’est « mémère Caron », ou « Ma Dalton », maman de quatre grands gars, grand-maman de cinq minifées dont elle parle avec émotion, intervenante communautaire scolaire depuis 14 ans dans les écoles de Cartierville, à Montréal. Et une amie depuis 20 ans. L’enfance, c’est son monde, son refuge, son berceau, et sa douleur aussi.

Cette jeune sexagénaire, auteure de littérature jeunesse venue du côté du théâtre, conjointe d’un conteur-auteur jeunesse lui aussi, navigue toujours entre le très concret du béquer-bobo et la poétique du verbe. « J’aime oeuvrer, être dans le geste », dit-elle humblement.

Le geste, c’est le don de soi, et même davantage lorsque, les fins de semaine, les relâches scolaires et les vacances d’été y passent.

Francine est moitié Fanfreluche, moitié Bobinette, avec une baguette de fée clochette. C’est elle qui établit le lien entre les jeunes arrivants, leurs parents endeuillés, la communauté d’accueil et l’école.

Pour ces déracinés parachutés ici en plein hiver, désorientés et sans repères culturels, la transplantation est brutale.

La CSDM prévoit recevoir en classe un millier d’enfants syriens à compter de janvier et toute l’année prochaine ; ils seront près de 2500 jeunes de 4 à 17 ans si on inclut tout Montréal et Laval.

Certains d’entre eux ont perdu un frère, une soeur ou un parent durant la guerre. Leur quotidien est en équilibre entre survie et choc post-traumatique.

« Un des gages de la réussite des enfants, c’est que les parents parlent le français, constate Francine. Mais il y a beaucoup d’isolement, surtout pour les femmes. Il faut aller les chercher. »

L’intervenante va même les retrouver à l’arrêt d’autobus scolaire, près des HLM de la Cité L’Acadie. Elle organise des soupers communautaires, des sorties au mont Royal ou à la bibliothèque pour créer des liens.

Des dizaines de pays qui se côtoient, des langues qui s’entremêlent, mais une même réalité, celle de l’adaptation : « Il y a l’intégration, qui est une affaire de paperasse, et l’adaptation, qui peut prendre sept à dix ans, tant pour apprendre la langue que pour la culture. La trajectoire migratoire, c’est long. »

Chemin de Damas

En général, les enfants mettent une à deux années pour maîtriser le français. Syrie, Liban, Turquie, Tunisie, Togo, Congo, Pakistan, Mali, Tchad, Ukraine, Moldavie, Égypte, Maroc, Francine-la-fine a mal partout : 45 nationalités se côtoient dans son école primaire de quasi 1000 élèves. Et l’intervenante s’occupe aussi de ceux qui sont nés ici.

Si elle reçoit des hidjabs et du couscous en cadeau, elle hérite surtout de beaucoup de reconnaissance et d’amour, tant de la part des parents que des enfants réfugiés que l’école primaire François-de-Laval initie chaque mercredi à ses huit classes d’accueil. C’est le jour J du grand recommencement. « C’est très important que ça se passe bien pour qu’ils aient un sentiment de compétence. »

Lucie Charrette, la directrice, abonde : « L’école, c’est le pivot. Avant, c’était l’église qui rassemblait les gens. Maintenant, c’est nous. Et pour ces parents-là, la réussite scolaire, c’est tout !

« Il faut même empêcher les enfants de rapporter le contenu de “ tout ” leur pupitre, le soir. Les parents mettent beaucoup de pression et en même temps, ils ont peur des institutions. Il faut leur expliquer notre philosophie. »

Dans la classe d’accueil de Monsieur Guy, les enfants de 1re et 2e années disent tous que c’est l’école, leur refuge, qu’ils préfèrent chez nous.

Francine est un réservoir d’anecdotes cocasses qu’elle me raconte depuis des années, tantôt accompagnant un enfant à l’hôpital, tantôt cherchant des bottes d’hiver pour une famille : « J’ai eu un papa de trois enfants syriens dont la femme était morte… Yakoub. On l’aidait comme on pouvait. Il voulait que je lui trouve une femme pour élever ses enfants. J’ai dû lui expliquer que je n’étais pas une agence matrimoniale ! »

Moins faciles, les situations où Francine devient celle qui aide les nouvelles arrivantes à se séparer d’un conjoint violent. « Il y a parfois des divorces quelques mois après l’arrivée. Les femmes se sentent enfin autorisées à parler… »

L’anti-Donald Trump

Francine fait autant appel à une vingtaine d’organismes communautaires qu’aux religieuses qui organisent des camps de fin de semaine dans le sous-sol de l’église, fournissent des sous, des meubles ou des vêtements dans la plus grande discrétion chrétienne.

Pour l’intervenante, il est important de se méfier des préjugés : « Les lunettes qu’on prend sont les nôtres, pas nécessairement les bonnes. Si les enfants n’ont pas leurs quatre groupes alimentaires dans leur boîte à lunch, ce n’est pas un drame. S’ils sont en babouche dans la neige l’hiver, avec une tuque et un sari, non plus. Il faut départager l’essentiel de ce qui ne l’est pas. Pour eux, avoir un enfant en vie, c’est déjà un miracle. Moi, quand je les vois dormir à cinq dans un un-et-demi, je n’ai pas envie de me plaindre… »

Francine a déjà organisé des ateliers de préparation à l’hiver et des initiations de patins et raquettes au parc, avec chocolat chaud en prime. « Il faut simplement leur expliquer comment se vêtir pour ne pas geler et leur montrer comment apprivoiser l’hiver. Sinon, ils ne sortent pas. »

Malheureusement, la fée Clochette a de moins en moins de temps pour ces activités ludiques d’intégration, car elle s’écartèle entre deux écoles.

Les intervenants comme Francine ne sont plus que quatre à Cartierville (ils étaient sept l’année dernière), on en compte encore quelques-uns dans Saint-Laurent et Côte-des-Neiges n’en a plus…

Les postes ont tous été supprimés à la CSDM et le seront complètement en 2017 sur l’île. Au moment où les réfugiés arrivent.

« Moi, je vais prendre ma retraite, mais je pense aux enfants et aux familles qu’on va garrocher. Ça me brise le coeur. Ils n’auront plus cette courroie de transmission. Nous allons tous y perdre. Les profs ne sont pas outillés pour ça et les écoles sont débordées. Tout va trop vite. »

Qui prendra le temps de donner du temps à ces gens pour qui le temps s’est arrêté dans le cri assourdissant des bombes ?

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À présent, il faut reconstruire l’histoire.
L’histoire est en miettes.
Doucement
Consoler chaque morceau
Doucement
Guérir chaque souvenir
Doucement
Bercer chaque image.

Que tu lui donnes un crayon et l’enfant bâtit sa maison

Parlé à Catherine Harel-Bourdon, la présidente de la CSDM. Elle déplore la disparition des intervenants communautaires scolaires (ICS), mais a dû couper 24 millions de dollars en 2015-2016. Elle appuie les demandes des ICS et espère que tant le ministère de l’Éducation que celui de l’Immigration allongeront les sommes nécessaires pour accompagner l’arrivée des réfugiés, malgré un contexte d’austérité. Monsieur Blais ? Une petite visite dans une école, peut-être ? Le terrain, c’est tout, et ça donne un sens aux chiffres.

 

Jasé avec le professeur de la classe d’accueil où j’ai passé du temps cette semaine. Il me signalait que, sur ses 17 élèves de plusieurs nationalités, ceux qui avaient connu la plus grande misère (je vous épargne les détails) étaient deux petits frères autochtones de l’ouest du Canada. Comme quoi nous sommes très bien servis ici aussi, mais ça fait moins de bruit.

 

Pleuré en regardant les deux segments sur Les enfants de la guerre à l’émission Banc public (2 décembre 2015) avec l’excellente Guylaine Tremblay. On y parle des ICS et de l’intégration, des ressources et de l’école qui représente un tremplin pour toute la famille. Ici et ici.

Rectificatif COP21

La semaine dernière, une étudiante interviewée ici a prêté des propos sur la natalité et la surpopulation au professeur et géographe Rodolphe De Koninck.

Celui-ci m’a écrit pour rectifier les faits et me dire qu’au contraire, il ne préconise en rien la dénatalité : « Je pense plutôt qu’il faut fournir aux familles qui le souhaitent la possibilité d’avoir au moins deux enfants. […] La surpopulation est un mythe, le problème démographique, s’il en est un, ne relevant nullement du nombre d’habitants de la planète, mais bien de la façon dont une minorité d’entre eux l’habitent. Cette minorité prédatrice se retrouve essentiellement dans les pays riches. » Toutes mes excuses au nom de l’étudiante pour cette interprétation imaginative.
8 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 11 décembre 2015 00 h 41

    Un peu de Mère Térésa...

    L'ennui, c'est qu'il est beaucoup plus facile pour un premier ministre de promettre d'accueillir 25 000 réfugiés, que de veiller personnellement à l'intégration d'un seul.

    Car "bien des gens acceptent de faire de Grandes Choses, mais peu se contentent de faire de petites choses au quotidien"...

    Dommage! Ce serait si beau qu'on soit au lieu 25 000 à accueillir 4 réfugiés!

  • Denis Paquette - Abonné 11 décembre 2015 01 h 47

    Voila comment débuta le Québec moderne

    J'étais tout jeune enfant apres la guerre, les fermes n'étaient pas encore électrifiés mais chaque rang avait son école de rang, voila comment le Québec moderne débuta, il y avait encore beaucoup de gens qui se demandaient alors si ces écoles étaient utiles, voila la grande question, pourquoi, il faut absolument maintenir les maternelles malgré tous les défauts,qu'elles ont, des institutions que tous les gens aiment, peut etre, n'existent pas, mais il faut quand meme, comme disait grand-maman qu'elles continuent d'exister.

  • Gaston Bourdages - Abonné 11 décembre 2015 03 h 56

    Tout un rendez-vous donné...

    ...madame Josée, avec l'humanité, je dirais, au ras des pâquerettes que cette rencontre avec et madame Francine et «ses» «45 nationalités» et la dame directrice de l'école.
    Une pédagogie d'amour qui échappe aux manuels scolaires et aux règles ministérielles. Qui, je dirais, vont même au-delà de toute austérité. En d'autres mots, une pédagogie vivante qui contient tant et tant de «vraies affaires».
    Je fais plus confiance à cette pédagogie qu'à celle de mouilt de nos dirigeants.es politiques.
    Je trouve, madame Josée, brillante et pertinente votre invitation lancée à monsieur le ministre Blais d'aller passer un jour dans ces écoles... d'intégration.
    Je suis convaincu que cette très grande dame qu'est la dignité doit être profondément heureuse à voir «aller» madame Francine et ces ICS.
    Chapeau à celles et ceux qui ont à naviguer et à gérer dans ces eaux d'austérité.
    Gaston Bourdages.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Jean-François Laferté - Abonné 11 décembre 2015 06 h 09

    Éducation et bon sens!

    On le voit encore avec cet article:l'éducation n'est pas une priorité au Québec,ça ne paie pas politiquement.
    Jean-François Laferté
    Retraité de l'éducation
    Terrebonne

  • Hélène Gervais - Abonnée 11 décembre 2015 08 h 05

    Le gouvernement du Québec ....

    veut accueillir des milliers de réfugiés et coupe partout, dont les classes d'accueil, et les intervenants qui aident tous ces réfugiés à s'intégrer. Comprenez-vous leur logique? pas moi. Quand les réfugiés ont la chance d'être bien intégrés dès le départ, certainement qu'ensuite ils deviennent des travailleurs pour le Québec et leurs enfants aussi. Alors s.v.p. tant qu'à les accepter en Terre d'accueil, occupez-vous en dont et arrêtez donc de couper dans les ressources.