Un char allégorique

Le peu de jours qui restaient à Robert LaPalme, l’ancien caricaturiste du Devoir, il les chargeait parfois de remords à l’égard de sa femme, Annette, pourtant disparue plusieurs années avant lui. L’absence conduit certains hommes à tenter en vain de se consoler du poids de leur solitude en la partageant.

Bien que LaPalme fût pour moi une sorte de grand-père rieur et attentionné, j’en venais parfois à me demander comment sa femme avait pu supporter cet homme attachant mais tellement attachable. Je n’en étais pas moins sensible à ses récits où il pleurait à sa façon unique des amours perdues.

Annette se passionnait pour le jardinage. Dans les années 1950, pour engraisser ses plates-bandes, elle avait souhaité acheter du fumier. Le fermier des environs demandait quelques dollars pour lui en livrer.

LaPalme avait râlé tout de suite, débitant les mots de son indignation. Comment admettre de payer quelques dollars pour une tonne de fumier alors que Maurice Duplessis, l’ennemi du moment, vendait le minerai de fer de l’Ungava pour un sou la tonne ? Non, non et non ! On n’achèterait pas de fumier à ce prix tant que celui au pouvoir s’y maintiendrait. Dans cette bouillie de mots, Annette fut réduite en pâté.

LaPalme avait regretté presque aussitôt d’être monté sur ses grands chevaux pour si peu. Des années plus tard, le souvenir de cette bêtise paternaliste le hantait encore, même s’il avait tenté de se racheter, non sans humour.

« Nous sommes d’opinion que le paternalisme d’État est l’ennemi du progrès véritable », affirme le discours du trône de Duplessis en 1948. Était-ce pour autant une raison pour offrir le minerai de fer du Québec contre une bouchée de pain à la compagnie Iron Ore ? Un sou la tonne… L’opposition s’indignait à raison. Au Venezuela, au même moment, on en demandait 70 sous, disait-on.

Le directeur du Devoir, Gérard Filion, écrit alors à propos des partisans de ce gouvernement : « Leur produit naturel, j’allais dire leur fumier, c’est Duplessis. »

Cette route en pente, toute glissante, a-t-on jamais fini par la quitter afin de retrouver les grandes avenues d’un État sûr de lui ?

En vigueur depuis l’an passé, un nouveau régime minier a permis au Québec d’encaisser cette année des revenus de 120 millions pour l’extraction de fer, de cuivre, d’or, de nickel, d’argent et de zinc. Valeur déclarée de ces matières premières par les minières : 3,18 milliards de dollars. Mais selon les chiffres compilés par l’Institut de la statistique du Québec, ce serait plutôt de l’ordre de 7,4 milliards. Au Canada, où ce type de régime est parmi les plus avantageux au monde, les redevances sont en moyenne de 4,5 %. Au Québec, nous en sommes à 1,5 %. Une bouchée de pain.

Le système de redevance précédent avait été jugé trop souple par le Vérificateur général. Entre 2002 et 2008, quatorze mines n’avaient pas payé un sou pour leur exploitation du sous-sol. La valeur annuelle des matières premières tirées du territoire québécois était pourtant évaluée à plus de 4,2 milliards. Le système de calcul a beau avoir été modifié, le taux de redevance demeure en fait le même aujourd’hui que celui que dénonçait le vérificateur il y a quelques années.

Est-il vrai qu’« au pays de Québec, rien ne doit mourir et rien ne doit changer », comme l’écrivait Louis Hémon ?

Dans Le Devoir, en mai 1956, André Laurendeau se plaignait que le gouvernement ne se montre pas plus empressé à connaître exactement ce qui est extrait du sol québécois, ni à le faire payer à sa juste valeur.

Au sujet du minerai de fer, Laurendeau écrit : « On avait, on a besoin de fer et on vient le chercher où il est. On est prêt à le payer ce qu’il vaut. L’État devait donc en premier lieu exiger un loyer raisonnable pour les territoires immenses qu’il livrait. C’est-à-dire qu’il devait imposer une juste redevance, sur chaque tonne extraite. Il ne l’a pas fait. Il s’est contenté de 100 000 $ comme royauté globale annuelle, soit un sou la tonne, si l’Iron Ore atteignait un rythme annuel prévu de dix millions de tonnes. Un cent la tonne ; un demi-cent la tonne si la production est doublée. »

Toute cette activité minière génère par ailleurs des taxes et des impôts. Mais comme le constatait Laurendeau, cela ne suffit pas dans ce cadre où « les grosses compagnies savent l’art de cacher une partie substantielle de leurs recettes ». C’est d’autant plus facile aujourd’hui puisqu’une suite d’accords de complaisance permet de déplacer les profits vers des paradis fiscaux, à l’abri de l’impôt.

Est-on à jamais prisonnier de politiques semblables qui se renouvellent, sous des formes à peine différentes, depuis des décennies ? On ne parle même pas ici des problèmes que posent les 700 sites miniers qui, après avoir livré tout l’argent qui pouvait en être tiré, ont été abandonnés avec leurs saletés à la gestion de l’État.

À la suite de cette histoire de fumier mélangé au duplessisme, Robert LaPalme s’était trouvé si misérable et grossier que, rongé par le remords, il avait dessiné pour sa femme une carte d’anniversaire, ornée d’un de ses personnages aux lignes endiablées. À l’intérieur, ces mots en guise de cadeau : « un char de marde ».

N’est-ce pas en quelque sorte une anticipation du présent offert aujourd’hui par les minières à la collectivité tout entière ?

4 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 7 décembre 2015 08 h 59

    Un univers si grossier !

    Encore un excellent texte sur « notre » imbécile servilité face aux plus puissants. Dans un univers si grossier, il devient difficile de ne pas devenir grossier soi-même. Mais il est important de faire au moins l'effort, quand le « char de marde » nous éclabousse, de préserver sa dignité en évitant de succomber à la grossiereté soi-même.
    En essayant de réfléchissant aussi calmement que je le puis en ces temps de déraison, on dirait qu'il y a une sorte de complexe d'autorité chez nombre de nos gouvernants et membres de l'élite, une sorte de mauvaise mesure de ce qui serait une juste autorité. Le résultat : nos gouvernants actuels jouent les boss de bécosse avec les plus faibles, et se montrent serviles jusqu'à la lâcheté devant les plus forts.

  • Alain Contant - Abonné 7 décembre 2015 14 h 18

    Merci de rappeller le souvenir de Robert LaPalme et de ses opinions tranchantes. Vers 1980, le senior de l'étude Martineau Walker, le bâtonnier Jean Martineau, m'avait présenté au caricaturiste et demandé de le conseiller sur une affaire de droit d'auteur. Les deux hommes se connaissaient très bien, ayant guerroyé contre «le Cheuf» chacun à sa façon. M. LaPalme s'ennuyait; pour tromper son ennui, il prétextait quelque affaire urgente pour m'inviter à dîner au restaurant, souvent à La Sila, rue Saint-Denis. Il m'y a appris à apprécier le scotch Teacher's et raconté tant de choses plus ou moins connues sur son époque, et sur Duplessis. Malgré sa petite taille, il conduisait sans difficulté une énorme américaine grâce à des pédales rapprochées et un siège surélevé. Il venait me chercher et me reconduire. Un jour, pour me taquiner -il était très taquin- il me suggéra d'aller voir un spectacle érotique mettant en vedette un couple flambant nu et aucunement timide. «Non, je les ai vus, et c'est très moche» lui ai-je répondu. Pendant quelques secondes, il est resté bouche bée. Et il me demanda si maître Martineau était au courant. «Sûrement pas!» me suis-je empressé d'ajouter.

    Le minerai à «une cenne la tonne» est passé à l'histoire. On oublie que l'Iron Ore avait défrayé presque tous les frais préparatoires à l'exploitation de la mine, qui s'élevaient à des centaines de millions de dollars de 1948, soit plusieurs milliards en dollars d'aujourd'hui. Duplessis se réservait le droit d'augmenter le prix, ce qu'il ne fit jamais.

  • Armand Morissette - Inscrit 7 décembre 2015 14 h 48

    La ponction des richesses

    Les vrais lucides sont ces journalistes du Devoir qui éclairent les citoyens depuis si longtemps, que les ministres au pouvoir ont appris à dévier cet éclairage dans le plus de directions possibles.
    Mines, pétrole, gaz, ciment, après avoir foré, l'on fera exploser ce roc qu'il sera impossible de ramener aux conditions initiales par la suite. Si seulement les redevances étaient nulles. Ce qui est profondément modifié est l'amplitude des dégats et leur longévité. Pour une connaissance ponctuelle des réverves sur Anticosti, 56 millions de fonds publics engagés, la moitié des redevances! Toute une bourse d'études pour la compagnie.
    Et les ministres, du premier aux derniers, qui envisagent de goudronner le Québec avec du pétrole sale, un joli mot pour une marque indélébile, sur une importante partie de l'approvisionnement en eau potable du Québec. Toujours selon les meilleurs pratiques de l'industrie, des tuyaux de quarante ans ayant échappé à l'inspection et à l'intérieur desquels
    on augmente toutes les contraintes possibles. Notre richesse est depuis longtemps créée. Mais nos responsables ont fini par croire que la dilapider augmente notre économie.
    Une réserve de devoir plutôt qu'un devoir de réserve pour tous ces ministres et un gros merci au Devoir.

  • Nadia Alexan - Abonnée 7 décembre 2015 23 h 19

    La complicité de nos élites dans l'appauvrissement des Québécois

    Je ne comprends pas vraiment la complicité de nos élites avec les compagnies minières et autres compagnies, à fin de déposséder le Québec des redevances ou d'impôts nécessaires pour le fonctionnement de l'État. Pourquoi se rangent-ils du côté des plus fort ou des plus nantis? Pourquoi ne pas exiger la juste part des transnationales et des grosses corporations? Imaginer si ces sociétés privées payer leur juste part, au lieu de cacher leurs profits dans les paradis fiscaux? On aurait des milliards dans les coffres de l'état et on arrêterait de nous imposer l'austérité et les salaires minables.