Le néophyte, l’amateur et l’expert

On connaît la rengaine. Il y aurait deux sortes de journalisme : celui qui s’intéresse à ce qui intéresse le public et celui qui intéresse le public à ce qui l’intéresse.

Le sociologue Pierre Bourdieu réduit la première logique à la très néfaste « dictature de l’Audimat ». L’écrivain Mark Twain résume le second principe de manière rigolote en disant que le journalisme consiste à annoncer que M. Watson est mort à des millions de gens qui ignoraient jusqu’à son existence.

Comment se transposent ces manières à l’ère numérique, mobile et reseautée ?

Dans un atelier du dernier congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, un patron de La Presse + a expliqué qu’en gros son média conçoit la nouvelle pour trois publics, disons le néophyte, l’amateur et l’expert.

Ce qui donne par exemple cette tripartition dans la section des sports. La une satisfait le lecteur superficiel qui se contente de savoir si Ca'adien a perdu ou gagné le match de la veille et par quel pointage. Les textes et les chroniques livrent et commentent les détails du match pour le connaisseur. Le spécialiste, lui, peut plonger dans les statistiques complètes de la Ligue proposées en fin de section.

Le modèle semble plus ou moins reproduit sur l’ensemble des plateformes numériques, ici comme ailleurs, où tous les sujets n’ont pas droit au journalisme du troisième type. Il suffit d’un tout petit peu de Bourdieu pour comprendre qu’il ne serait pas très avantageux d’encourager la consultation approfondie d’une nouvelle, en particulier quand l’objectif global semble de faire naviguer le client consommateur à travers toute la proposition quotidienne pour y entrer en contact avec toutes les publicités diffusées.

Encore faudrait-il que le public y soit et y reste. Dans les faits, Facebook et Twitter sont devenus les kiosques des nouvelles sur M. Watson et le monde, échangées gratuitement, égrainées à la pièce. Quelles y sont les productions journalistiques les plus populaires ? Les courtes ou les longues ? Les textes ou les vidéos ? Les nouvelles brutes ou les commentaires musclés ?

C’est le sexe ?

La chercheuse Satu Vasantola fait le tri dans une recherche publiée par l’Institut d’études sur le journalisme de l’agence Reuters lié à l’université Oxford en Angleterre. Elle s’appuie sur le partage des nouvelles sur les médias sociaux. L’étude utilise des données fournies par la BBC et deux médias finlandais, la radio publique Yleisradio, et le journal Helsingin Sanomat (HS).

Une des conclusions les plus étonnantes, de l’aveu même de la médiologue, concerne les places respectives des nouvelles et des reportages de fond dans les sources recommandées sur les réseaux sociaux. La nouvelle constitue 85 % de la production de HS, mais seulement 17 % du lot le plus relayé. Par contre, les articles de fond, qui représentent 15 % de la production, totalisent 67 % des échanges.

L’intérêt pour le contenu amplifié se confirme aussi par la longueur des articles, peu importe leur genre. Les informations courtes constituent seulement le quart des retransmissions.

L’étude montre aussi que les nouvelles de la BBC les plus partagées sont coiffées de titres factuels. Étrangement, la très sérieuse enquête oxfordienne d’une quarantaine de pages ne respecte pas le modèle. Son titre tombe même dans le racolage : Pensez-vous que c’est le sexe ? Vous vous trompez ! Voilà ce que les gens échangent le plus sur les réseaux sociaux.

Mais bon, revenons à l’essentiel. « Ce sont de très bonnes nouvelles pour les éditeurs et les journalistes, résume Mme Vasantola dans une entrevue. L’appétit pour le journalisme de qualité n’est pas mort du tout. »

En entrevue, elle a souligné que les gens aiment bien partager les informations amusantes, provocantes et au sujet de personnalités admirées, mais là encore, sans négliger un angle original. « Les faits bruts ne suffisent pas, dit la chercheuse. Les gens veulent que les faits soient traités avec des émotions et des histoires incarnées individuellement. Cela ne veut pas dire des émotions bas de gamme, mais des histoires qui combinent intelligemment les détails personnels et (inter)nationaux. »

Ses recommandations finales suggèrent de faire moins, mais mieux. Elle propose aux médias de se concentrer davantage sur les articles de fond plutôt que sur les nouvelles de base et davantage sur l’analyse que sur la vitesse de réaction.

Le rapport se termine sur une liste de onze critères pour évaluer le degré d’échangeabilité en ligne d’une information. Les nouveaux mots d’ordre pour intéresser le public à M. Watson tout en faisant de L’« Audimat » peuvent se résumer ainsi : il ne faut craindre ni le journalisme de qualité, ni les longues formes, ni les angles personnels, ni les émotions (surtout les positives). Il faut oser rire, oser défendre des opinions et mettre en scène des personnes admirables sur des sujets du quotidien, la santé, les enfants, la nature et l’argent, si possible en fournissant un maximum de données et d’images.

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