Quelle horreur!

Paris sous le choc du fanatisme violent, ce n’est certes pas le meilleur moment pour se promener dans la Ville lumière. Mais voilà que, pour la deuxième fois cette année, je me suis retrouvé errant dans mes quartiers habituels — ceux de ma famille maternelle — juste après les attentats contre cette « certaine idée » que j’ai de la France, pour reprendre une expression de Charles de Gaulle.

Cette idée a toujours été colorée par le contraste avec une Amérique statistiquement et psychologiquement bien plus violente. Une Amérique déchirée par le racisme, l’ignorance et l’agressivité envers l’autre qui fait de la France, pour moi, une culture tout à fait différente, un véritable refuge contre la déraison. Lors de ma visite en février, au lendemain de l’attaque ciblant mes confrères de Charlie Hebdo, j’étais rassuré sur le fait que le socle de mon rêve parisien français tenait bon. L’esprit de solidarité était affiché de toutes parts, au-delà de la présence des soldats postés devant des bureaux et les studios des médias. En tournée de promotion pour la traduction française du rapport du Congrès sur la torture pratiquée par la CIA après le 11-Septembre (dont j’avais coécrit la préface), j’avais l’assurance que les Français n’allaient pas suivre le mauvais exemple venu d’outre-mer en faisant la « guerre contre la terreur » à l’américaine.

Mais le 13 novembre a changé la donne.

Grandiose sottise

En revanche, les faits politiques n’ont pas changé : George W. Bush et Tony Blair restent dans une large mesure les architectes de la réussite du groupe armé État islamique. Leur grandiose sottise de 2003 a ouvert les portes aux pires éléments de l’islamisme radical — une radicalisation déjà encouragée par le précédent président Bush en 1990 alors qu’il avait installé des militaires américains sur la terre sainte de l’Arabie saoudite afin de chasser Saddam Hussein du Koweït. Oussama ben Laden, citoyen saoudien et ancien actif de la CIA dans l’insurrection des talibans contre l’Union soviétique en Afghanistan, était outré de cette trahison du wahhabisme par le roi Fahd, gardien de La Mecque, aux côtés de ses alliés infidèles.

Le renversement de Mouammar Kadhafi en Libye (qui, comme Saddam et Bachar al-Assad, était un dictateur essentiellement laïque) par Nicolas Sarkozy, Barack Obama et Hillary Clinton n’a fait qu’élargir le vide aujourd’hui rempli par le monstre Abou Bakr al-Baghdadi. Ironie extraordinaire : en envahissant l’Irak, les néocolonialistes Bush et Blair ont détruit le consensus colonial créé par la France et le Royaume-Uni en 1916 et consigné dans l’accord de partage de territoire Sykes-Picot, qui mènera à l’invention de l’Irak et la Syrie. Pas étonnant qu’Abou Bakr, loin d’être bête, ait prononcé la mort de ces frontières artificielles dessinées par des fonctionnaires impérialistes.

Oui, je pense que les frappes aériennes contre le groupe EI (avec les inévitables victimes civiles) alimentent les terroristes ; oui, le choix de François Hollande de singer Barack Obama dans sa politique étrangère et d’insister sur la démission d’Assad comme préalable aux négociations a été contre-productif ; oui, je soupçonne la complicité des Saoudiens dans le financement du groupe EI ; oui, je pense qu’une nouvelle stratégie au Moyen-Orient doit commencer par l’éloignement de la France et de l’Amérique de l’Arabie saoudite et par la condamnation de ses subventions à la construction de madrasas et mosquées à travers le monde musulman. Selon Le Monde, ces « lieux […] prêchent une vulgate intolérante, soubassement idéologique des exactions pratiquées par les séides d’Al-Baghdadi ». Et oui, je pense qu’un état d’urgence prolongé est aussi dangereux pour la France démocratique qu’absurde dans le contexte d’une Europe libérale sans frontières.

Virus interne

Toutefois, une critique classique de gauche ne va pas expliquer les attentats, pas plus que ranimer ou venger les innocents atteints sur la terrasse du café À la bonne bière, où je me suis rendu jeudi 19 novembre. La triste réalité est que Paris a saigné sous la violence d’au moins trois assassins qui sont nés en France. Comme pour l’Amérique de Columbine et de Newtown — mais aussi d’Oklahoma City, Roseburg, Charleston, Colorado Springs et San Bernardino —, le virus semble en partie être interne.

Citée dans Le Journal du dimanche, Elsa, survivante du Bataclan, a décrit le troisième tireur comme « un homme blanc portant des lunettes, les cheveux clairs et coupés en brosse… Je pense au tueur de Bowling for Columbine, je me dis qu’on a affaire à un type qui a pété un plomb tout seul ». Arabe ou Caucasien, il n’est pas nécessaire pour un voyou d’être formé à l’étranger par des terroristes religieux pour qu’il devienne un chevalier de l’islam. On n’a pas besoin de subvention pharaonique du Golfe pour obtenir une kalachnikov. Il y aurait là un néonihilisme qui raccorde mes deux pays ; il y aurait là de quoi pleurer. Mon Paris bien-aimé, tétanisé et américanisé. Quelle horreur !



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