Avant la fin

Disons-le, il y a de ces moments où on plaint les pauvres gens qui ne s’intéressent pas au merveilleux monde du sport™ et ne savent conséquemment pas ce qu’ils manquent en matière de sensations appuyées dans la région.

Nous étions jeudi soir, pas loin de minuit, et tout était calme, du moins en apparence. Dedans le téléviseur, les Lions de Detroit menaient 23-21 avec 6 grosses secondes à jouer. L’affaire était entendue puisque les Packers de Green Bay avaient possession à leur propre ligne de 21, aussi bien dire à quelques années-lumière de la zone payante. Aaron Rodgers a complété une passe au 40 puis, deux latérales plus tard, le ballon lui est revenu. Il s’est aussitôt fait plaquer au 24. Fin des programmes, on va pouvoir aller se replonger dans des morceaux choisis de l’oeuvre de Teilhard de Chardin avant de s’offrir le roupillon du juste.

Sauf que. Sauf que sur la séquence, un arbitre a subodoré que l’ailier défensif des Lions Devin Taylor avait agrippé le protecteur facial de Rodgers et a expédié son Kleenex sur le terrain. (À la reprise, on constatera que cela n’était pas vraiment vrai, mais c’est facile à dire quand on est assis dans sa salle de séjour et qu’on a droit à de l’hyper-ralenti de 22 angles différents.) Punition de 15 verges donc, et même s’il reste zéro temps au chrono — un match ne peut absolument pas se terminer sur un jeu marqué par une infraction défensive —, les Packers auront un autre essai, cette fois de leur ligne de 39. Mais on sait bien que ce genre de truc, la Je vous salue Marie lancée dans le tas, ne fonctionne jamais.

Rodgers est pourchassé, mais il réussit à s’esquiver sur le flanc droit. Il court et, avant d’arriver à la ligne de mêlée, décoche une passe. Une longue, projetée si haut qu’on a le temps d’aller se chercher une petite froide au frigo avant qu’elle retombe. Il y a foule dans la zone des buts des Lions. Ils sont plusieurs à sauter alors qu’arrive le ballon. Et c’est un autre Rodgers, Richard celui-là, ailier rapproché du Green Bay, qui met ses imposantes paluches dessus. Touché. Le Pack l’emporte 27-23.

Un authentique moment de vérité, messieurs-dames, c’est pas mêlant. Qu’est-ce qu’il disait déjà, Blaise Cendrars, qui appréhendait fiévreusement l’univers ? Ceci : « Le seul fait d’exister est un véritable bonheur. » Le juste a beau être juste, il aura du mal à roupiller après ça. Du stock à raconter à la descendance quand on voudra lui faire comprendre qu’elle est née trop tard et que c’était bien mieux avant ?

Avant ? Constatons que toute est dans toute en remontant au 20 novembre 1982. Ce jour-là survint l’un des jeux les plus mémorables de l’histoire de l’humanité.

L’université de la Californie (Cal pour ceux qui la connaissent personnellement) affronte donc Stanford, qui mène 20-19 avec quelques secondes à égrener au quatrième quart. Botté de remise en jeu bondissant. Un joueur de Cal saisit le ballon et fait une passe latérale à un coéquipier qui expédie lui-même une latérale, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il y ait cinq latérales et que Cal marque miraculeusement un touché alors même que l’orchestre de Stanford avait envahi le terrain, croyant que c’était fini.

Or qui pensez-vous exécuta deux de ces latérales ? En plein cela : Richard Rodgers. Le père de celui qui possède d’imposantes paluches.

Je ne croirais pas que cela s’invente. Et si on vous raconte que Richard Rodgers fils et Aaron Rodgers (aucun lien de parenté) ont aussi joué à Cal, aurez-vous besoin de vous étendre un moment ?


 
1 commentaire
  • Alain Castonguay - Abonné 5 décembre 2015 09 h 20

    Dans la même ligue

    Grâce à cette fin de match parfaitement surréaliste, on sait désormais que les Lions de Detroit sont dans la même ligue que les Browns de Cleveland en matière de façons saugrenues de perdre un match qu'ils auraient dû gagner haut la main.