Même pas peur!

Il est toujours étonnant de voir débarquer la presse internationale dans un lieu que vous connaissez. Dès le lendemain des attentats du 13 novembre, les grandes télévisions du monde n’ont pas pris le temps de planter leurs caméras qu’elles se sont ruées sur le chaland. Du canal Saint-Martin à la Bastille, les vedettes des médias se sont mises à chasser l’autochtone histoire de radiographier chacun de ses sentiments.

Chaque peuple a ses vieux réflexes souvent inconscients. On ne s’étonnera pas que la première question des médias québécois fût presque toujours : « Avez-vous peur ? » Rien de plus facile que de trouver un quidam prêt à étaler ses phobies, ne serait-ce que pour faire plaisir à l’intervieweur. Et pourtant, la peur n’est pas du tout ce qui caractérise Paris depuis trois semaines. Sitôt le premier choc passé, on a même vu surgir un peu partout de téméraires affichettes proclamant « Même pas peur ! ».

S’il fallait définir le sentiment qui domine, il faudrait plutôt parler d’une certaine colère, et peut-être surtout de tristesse. Depuis trois semaines, c’est le chagrin que chacun lit sur le visage des voisins qu’il croise dans la rue. Cette tristesse ne s’était pas exprimée à ce point lors des attentats de janvier. Attentats qui avaient été suivis d’une manifestation monstre, avant que l’on se dépêche d’oublier. Cette fois, il n’y a pas eu de grande démonstration, simplement la tristesse de découvrir que le mal était beaucoup plus profond qu’on ne le croyait.

Contrairement aux attentats de janvier, qui visaient au coeur en pointant les Juifs et les blasphémateurs, les derniers attentats n’étaient pas ciblés. Ils visaient toute la France sans exception. Pas moins de 19 nationalités ont été atteintes. Rue de la Fontaine-au-Roi, une femme voilée a même été abattue.

Non, ce n’est pas la peur qui domine. Le choc que vivent les Français fait penser à la sidération des Israéliens au moment de la seconde intifada. Qui pouvait imaginer qu’un jour un jeune homme irait se faire sauter à la gare de bus de Tel-Aviv, quitte à tuer de pauvres voyageurs n’ayant pas les moyens de s’offrir une voiture ? Et qui étaient, pour moitié, arabes ! Ce sont de tels gestes dépassant l’entendement qui ont décimé la gauche israélienne, qui ne s’en est d’ailleurs jamais remise.

 

La tristesse vient aussi de cette découverte troublante. De jeunes Français à qui l’on a offert le logement, une école de qualité, des hôpitaux parmi les meilleurs et l’une des plus belles cultures du monde ne rêvent que d’exterminer cet héritage. Ils n’auront de cesse tant qu’ils n’en auront pas effacé jusqu’à la dernière trace. C’est cette plaie qui ne veut pas se refermer et qui ne se refermera pas de sitôt.

Ce sont aujourd’hui les Français dans leur ensemble qui font cette amère découverte. Dès 2002, un groupe de professeurs avait pourtant sonné l’alarme sur ce qu’il fallait bien appeler Les Territoires perdus de la République (Pluriel). Ils avaient osé raconter combien, à la faveur de la montée de l’islamisme, l’antisémitisme, le sexisme et l’homophobie déferlaient dans les collèges de la région parisienne. À l’époque, le livre avait été ignoré ou qualifié de réactionnaire, voire d’islamophobe. En décrivant le monde tel qu’ils le voyaient dans leur classe, ces simples enseignants avaient été accusés de faire des « amalgames ».

Aujourd’hui, le déni n’est plus possible. C’est peut-être pourquoi on a vu tant de Français ordinaires, de gauche comme de droite, arborer spontanément le tricolore et chanter la Marseillaise. Deux symboles qu’ils avaient depuis longtemps abandonnés au Front national. Même ceux qu’on ne pouvait soupçonner de la moindre inclinaison patriotique se sont laissé gagner. Les bobos parisiens étaient frappés au coeur dans les quartiers où ils aimaient faire la fête. Les voilà soudainement traités d’« idolâtres » pervers parce que, en bons Français, ils aimaient s’amuser, prendre un verre et discuter en galante compagnie jusque tard dans la nuit aux terrasses des cafés. Toute une jeunesse habituée à se réfugier dans le cosmopolitisme et l’européisme se retrouvait face à elle-même : tout simplement française et rien que française, ainsi que l’ennemi la désignait.

Voilà pourquoi un éditorialiste comme Brice Couturier, qui se qualifiait lui-même de « nomade hyperconnecté », a spontanément arboré le tricolore sur son profil Facebook. Comme des milliers d’autres, d’ailleurs. Voilà pourquoi il avouait comprendre soudainement un peu mieux ce qui le reliait « à ce vieux pays, la France ».

Les partisans des « accommodements » les plus divers devraient lire et relire ce texte livré un matin sur France Culture. De ce vieux pays où hommes et femmes « s’asseyent aux mêmes tables des cafés » et où « cette liberté de critiquer, de se moquer » a été gagnée par les armes, « de tout cet acquis, dit Couturier, il n’y a rien à négocier. C’est à prendre ou à laisser ».

Quand tout est menacé, reste donc la nation. C’est ainsi qu’un peuple qui s’était lentement éloigné de lui-même y est soudainement renvoyé par le caractère tragique de l’histoire.

58 commentaires
  • Jean-Yves Bernard - Abonné 4 décembre 2015 04 h 53

    La nation comme bouée de sauvetage ? Pas sûr

    Lorsque tous les repères du vivre ensemble sont menacés, je ne suis pas sûr que la nation soit celui capable de rassembler avec ses symboles de guerre : drapeau, hymne. Si la triade française liberté-égalité-fraternité a valeur universelle, c'est bien plus sur cette ouverture à l'autre, cette passion toujours intriguée de comprendre sa différence qui devrait nous rassembler. Les nations sont, par définition, facteurs de séparation, de division.

    JY Bernard

    • Jean-Pierre Roy - Abonné 4 décembre 2015 08 h 32

      C'est qui l'autre? Ce terme générique peut désigner tous et n'importe qui!

    • Gilles Théberge - Abonné 4 décembre 2015 09 h 04

      Dans ce cas qu'elle est la position de repli, si " la nation " est incapable de rassembler le peuple, étant donné que c'est la nation qui est attaquée?

    • André Nadon - Inscrit 4 décembre 2015 10 h 01

      "Les nations sont, par définition, facteurs de séparation, de division."
      Contrairement à ce que vous énoncez, la nation, selon la définition de tous dictionnaires, est, en autres," groupe humain, généralement assez vaste, qui se caractérise par la conscience de son unité( historique, sociale, culturelle) et la volonté de vivre en commun." Le Petit Robert.
      Les nations ou les peuples sont instrumentalisés par des individus qui les dirigent, pour atteindre leurs propres fins ou leurs propres rêves.
      C'est comme vouloir abolir la famille, source de conflits pour certains individus incapables de vivre en commun.
      L'Homme est un animal grégaire de par sa nature et ne peut s'épanouir pleinement qu'en société.
      Vouloir détruire la nation, c'est se détruire soi-même.
      Les mondialistes qui s'attaquent à la Nation font fausse route. Ils sont comme des loups solitaires qui n'ont aucune chance de survie. D'où, une tentative de conciliation entre les nations pour gérer les divergences de vues.
      Aucune nation ne peut s'exclure du groupe sans menacer sa survie.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 4 décembre 2015 10 h 15

      Ouverture à l'autre certes, mais quand cette ouverture se retourne contre vous, que l'autre la refuse et veut vous enfermer dans son dedans, que reste-t-il ? La fermeture au dedans de l'autre...

    • Véronique Vézina - Abonnée 4 décembre 2015 11 h 00

      Pas nécessairement. Les nations sont signe de différence, de fierté, de création de valeurs. Les facteurs de séparation concernent avant tout, à mon avis, les richesses et l'exercice du pouvoir.

    • Jacques Lamarche - Inscrit 4 décembre 2015 11 h 07

      Je crois plutôt, monsieur, que le pays est facteur d'unité, mais cette force n'agit que fort peu au-delà des frontières! La paix entre pays si différents par la culture ou l'histoire, c'est autre chose! Quand les langues et les religions s'entremêlent, la recherche de la cohésion prend de nouvelles dimensions, surtout quand les migrations prennent de telles proportions!

      Le choc des civilisations, forcément, retentit partout, même dans chacune de nos maisons, peu importe le pays que nous habitons! La bouée de sauvetage serait bien plus dans l'ouverture du coeur et de la raison! Mais le pays peut intervenir et fournir des outils pour unifier les élans et faire triompher le meilleur dont est capable l'humain!

      L'action collective peut davantage réussir! L'effort individuel est noble, mais il faut un canal pour qu'il puisse porter!

    • Yves Corbeil - Inscrit 4 décembre 2015 15 h 42

      « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche »

      Nous sommes le sel de la terre, nous dit le Seigneur, mais si le sel devient fade, avec quoi le salera-t-on?

      Nous sommes aussi la lumière du monde qu'il disait, mais si cette humilité du coeur, ces larmes et ces persécutions par certains pauvres en esprit qui sont notre lot quotidien n'ont de cesse, vers quelles béatitudes doit-on se tourné pour retrouvé la lumière et le goût véritable de ce monde affaibli et affadi.

      Je ne pense pas que le mal sera vaincu par le mal mais dans le cas présent je ne sais pas par quel moyen il sera vaincu car le bien qu'on fait chez eux ne semble pas porter fruit. En faites est-ce qu'on vraiment le bien là-bas.

  • Richard Bérubé - Inscrit 4 décembre 2015 07 h 29

    C'est normal, mais comme toute chose on s'y habitue!

    Et c'est là le danger, l'habitude...nous inonder dans tous ces massacres...il faut absolument noyer l'occident dans cette mer de terreur....car le reste du monde surtout le moyen-orient y goûte depuis les dernières 25 ans et plus....comment pensez-vous monsieur Rioux que les gens de cette région se sentent lorsqu'ils se promènent en Irak, en Syrie, Lybie etc...et c'est justement l'occident qui leur a infligé cette détresse, souvent elle-même ou par partie interposée....quand les hommes vivront d'amour...verra t'on cela de notre vivant...

    • Daniel Bérubé - Inscrit 4 décembre 2015 13 h 08

      " ...quand les hommes vivront d'amour...verra t'on cela de notre vivant... "

      J'en serais surpris (de le voir de notre vivant), car il faut aller jusqu'au bout, et le bout c'est: ... "Mais nous nous seront mort mon frère..." !

    • Yves Corbeil - Inscrit 4 décembre 2015 15 h 52

      Oui MM. Bérubé nous serons morts mes frères.

      Car nul n'est appelé à mettre en périls la vie ou les intérêts des autres sous prétexte de faire de la démocratie. Quand on comprendra cela, ce sera toujours ça de gagner si on tient vraiment à gagner quoi que ce soit.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 4 décembre 2015 19 h 07

      Effectivement, le grand pas sera fait quand les hommes politique l'auront compris et auront les besoins humains comme priorité, et non ceux des marchés, principalement industro-capitalistes !

  • François Dugal - Inscrit 4 décembre 2015 07 h 39

    Proverbe chinois

    "La vérité, c'est la réalité." - Lao-Tseu

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 4 décembre 2015 14 h 23

      Connaissez-vous l'Allégorie de la caverne de Platon?

      Tout est une question de perspective...

  • Yves Poirier - Abonné 4 décembre 2015 07 h 42

    meme pas peur

    Tres beau texte .Merci monsieur Rioux.

  • Carol Patch-Neveu - Inscrite 4 décembre 2015 07 h 53

    Quand tout est menacé reste la culture.

    Quel est le taux de chômage en France ? Dans le secteur Seine-St-Denis près de Paris ? Une école de qualité, oui dans une large mesure, mais qui "fabrique de futurs chômeurs ou butineurs de la précarité". La nation française est souffrante quand elle peine à garantir un avenir brillant à sa jeunesse et doit endiguer les effets pervers de la ghettoïsation et, en corollaire, la ségrégation. La thérapie collective qu'engendre l'actuel élan patriotique est certes un baume au cœur de nos cousins parisiens, de la génération Bataclan. Bravo à ceux qui parmi eux, en vaillants résistants, ont l'audace de surmonter leur peur au ventre afin de défendre bec et ongles la vaste et riche culture francophone, à ceux qui continuent à fréquenter les librairies, bibliothèques, salles de spectacles, de concert, de cinéma. Car quand tout est menacé reste la culture, à protéger jalousement, à aimer à la folie, au péril de sa vie s'il le faut ! Visez-moi, mais vous ne tuerez ni notre héritage, ni notre patrimoine, Hugo, Berlioz et compagnie ...

    Carol Patch-Neveu.

    • Cyr Guillaume - Inscrit 4 décembre 2015 15 h 09

      Bien dit Monsieur! Je n'aurais su mieux dire! Vive la France, vive le Québec, et vive le Québec libre comme l'a déjà dit un certains général.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 décembre 2015 19 h 39

      Carol est une madame...