Les cinémas indépendants à la croisée des chemins

Jacques Foisy a lancé le cinéma Le Tapis Rouge à Trois-Rivières.
Photo: Le Tapis Rouge Jacques Foisy a lancé le cinéma Le Tapis Rouge à Trois-Rivières.

Aux lendemains de la clôture d’Excentris, temple du septième art sur la Main, chacun sort sa boule de cristal pour lire l’avenir des cinémas indépendants. Esprit, es-tu là ? On les voit tirer le diable par la queue, ces lieux-là, dans l’éther comme sur le terrain.

Certains cinéphiles rêvent pourtant à de nouvelles salles vouées aux films d’auteur dans NDG, la Petite-Italie, Le Mile End ou l’Est de Montréal.

On est pour la vertu. Sauf que les moeurs cinéphiliques aux antennes tournées vers les films en ligne soulignent plutôt la témérité de beaux projets…

Maigre espoir du côté de la frange : les chances de survie à moyen terme des salles indépendantes se révèlent supérieures en périphérie (Le Beaubien en témoigne) que dans l’enceinte première de la cité. D’où ces fantasmes de nouveaux petits cinémas sympas, enchâssés à des vies de quartier.

Quand même… Ne vaudrait-il pas mieux épauler les salles non alignées encore debout, avant d’en planter de nouvelles face aux mêmes écueils ? Préserver des acquis serait déjà pas mal.

Lois non écrites

Le profil particulier d’Excentris, palais pharaonique et gouffre financier sans fond, ne saurait occulter les difficultés générales du milieu.

À méditer : les propos de sa directrice Hélène Blanchet le jour de la fermeture du complexe.

Elle mettait le doigt sur une réalité aux lois non écrites, à l’existence niée par les distributeurs : les grosses chaînes réclament des exclusivités sur plusieurs films porteurs à leur sortie, au détriment des salles indépendantes trop proches d’elles. Malheur aux petits exploitants de salles qui tentent de pousser à l’ombre des gros !

Rien n’est simple et les lois du libre marché s’appliquent là comme ailleurs. Tenter de les contrer serait ouvrir une boîte de Pandore. Des solutions originales restent à trouver.

En outre, il est vrai qu’en réclamant pour leur survie les mêmes films que leurs pendants commerciaux, les indépendants exposent la fragilité de leur vocation première : présenter des oeuvres différentes, justement.

N’empêche ! Talonné par la concurrence des nouvelles plateformes, un petit exploitant peut-il aujourd’hui, sans crever, éviter l’alternance des films d’auteur pointus et des productions à plus grande portée ?

Une foule de questions sont soulevées, avec en fin de compte des choix de société. Voulons-nous garder sur pied des cinémas indépendants, même hybrides ? Parce qu’au rythme où ça va…

Ailleurs aussi

Quittons donc Montréal pour aller du côté de Trois-Rivières, au cinéma Le Tapis Rouge. Son propriétaire Jacques Foisy interpelle les médias ces jours-ci. Pris en sandwich entre deux complexes sous bannière Ciné Entreprise qui lui procurent quelques cauchemars. Lui qui joue son va-tout mérite cent fois d’être épaulé.

Jacques Foisy a tenu à bout de bras de 1985 à 2011 la Maison du Cinéma à Sherbrooke. Au moment de le vendre à la famille Hurtubise, son complexe, mi-films d’auteur, mi-productions commerciales, comptait 16 salles prospères.

Sauf qu’il voulut remettre ça : « Tiens donc ! Pas de cinémas d’auteur à Trois-Rivières. » C’était tentant. Il a plongé.

Dans l’édifice du quotidien Le Nouvelliste, trois salles sont nées pour abriter des films de qualité, en plus d’un café doublé d’une aire d’exposition.

« On est comme les autres cinémas indépendants, assure l’exploitant. Les changements d’habitudes des consommateurs nous atteignent aussi… »

Devant les films d’auteur, l’assistance vieillit partout. S’écartant du discours jeuniste, il la bénit pourtant, cette clientèle-là, son noyau dur, sa sève.

« Au cap de la quarantaine, les gens changent de rythme et recherchent des films moins trépidants, constate-t-il. Moins friands des nouvelles plateformes que les plus jeunes, ils aiment sortir au cinéma. Tant mieux ! »

En s’appuyant sur eux, puis étendant son cercle, Jacques Foisy a goûté sa hausse d’entrées de 43 % dès la seconde année d’opération. Les parents emmenaient leurs enfants. Ça se peuplait. Moins aujourd’hui.

Les gros canons québécois, Mommy, La Passion d’Augustine, Paul à Québec, La guerre des tuques 3D, lui sont passés au-dessus de la tête. « Ciné Entreprise ne s’intéresse à ces films-là que depuis qu’on y est », soupire-t-il.

Jacques Foisy vient de la vieille école de courtoisie. « Jamais je n’ai réclamé d’exclusivité lorsque j’opérais la Maison du Cinéma à Sherbrooke. » Ses salles d’alors dominaient le paysage. Le voilà passé de gros à petit.

Il fulmine : « Depuis le temps que la SODEC assure qu’elle va faire quelque chose pour contrer les monopoles, on attend toujours. Tous ces fonds publics aux productions québécoises pour en arriver là ! Que dirait la SODEC si les livres n’étaient offerts que dans la moitié des librairies du Québec ? Je suis pour le libre marché, mais il n’est pas libre, justement, le marché au cinéma. Nul ne peut ouvrir des salles à un périmètre de moins de cinq kilomètres des gros joueurs sans en payer le coût. »

À son avis, le nombre de cinémas consacrés aux films d’auteur ira diminuant. Quoi d’autre ?

Se battre

À la mi-janvier, les têtes dirigeantes de la SODEC et du ministère de la Culture rencontreront le Conseil national du cinéma et de la production télévisuelle (CNCT). En souhaitant, disent-elles, combler le trou laissé par Excentris et soutenir la diffusion des films indépendants, surtout nationaux. Mais ça prendra un vrai coup de barre de leur côté.

Sans s’opposer aux lois du marché, elles pourraient peut-être ajouter une clause aux contrats de production des films québécois financés par la SODEC, histoire de mieux étendre leur diffusion future. « Pas si simple ! » me dit-on. Ça vaut la peine d’essayer.

Nombreux nous sommes à craindre que l’État et ses institutions ne concluent tôt ou tard à la non-rentabilité des salles indépendantes. Sans protection des lieux de partage, à dynamiser d’ailleurs, les films d’auteur en ligne s’arrimeraient pour la suite du monde à des cinémas virtuels jamais bâtis. Est-ce vraiment là notre décision collective ? Sinon, reste à les investir, ces cinémas-là. Reste à se battre aussi.

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