Des questions vastes comme des nuits

Une forme d’envoûtement opère dans Le nid de pierres, premier roman du nouvelliste, poète, musicien et chroniqueur culturel Tristan Malavoy — aussi connu comme Malavoy-Racine.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Une forme d’envoûtement opère dans Le nid de pierres, premier roman du nouvelliste, poète, musicien et chroniqueur culturel Tristan Malavoy — aussi connu comme Malavoy-Racine.

L’écriture est fine, élégante. Teintée de contrastes. Les images sont fortes, obsédantes. L’histoire se déploie sous différents angles, laissant planer des zones d’ombre.

Une forme d’envoûtement opère dans Le nid de pierres, premier roman du nouvelliste, poète, musicien et chroniqueur culturel Tristan Malavoy — aussi connu comme Malavoy-Racine —, malgré le caractère de plus en plus oppressant de l’intrigue.

Trois temps se dessinent, s’entrecroisent. Le temps de l’enfance, à l’aube de l’adolescence. Celui de l’âge adulte, au début de la trentaine. Et celui, immémorial, des mythes qui nourrissent l’imaginaire.

Si on fait vite le lien entre les deux premiers, le troisième temps tarde à se montrer signifiant quant à l’ensemble. Que viennent faire dans l’histoire ces fragments de conte, de fable, fortement teintés de légendes amérindiennes ? Il y a bien des indices en cours de route, des recoupements ici et là. Mais ce n’est qu’à la toute fin qu’une clé nous est donnée… en partie.

Cette plongée récurrente dans l’imaginaire amérindien, celui des Abénaquis en particulier, ajoute à l’étrangeté du récit et l’enveloppe de poésie et de sombre beauté. Ce qui n’est pas rien.

Mais… question de dosage ? On ne saisit pas bien l’ampleur accordée à ce troisième temps, cette troisième trame. Pourquoi cette insistance, qui donne à penser, à force, que c’est un peu plaqué ?

Ce n’est pas tant ce qui est raconté là, et surtout pas la façon dont ça l’est, qui sont en cause. C’est plutôt que le rythme du roman comme tel s’en ressent. Car ce sont les deux autres temps, les deux autres trames, liés de près, tissés serrés, qui nous tiennent davantage en haleine.

La fin de l’insouciance

1985 : Thomas, 12 ans, pratique le motocross allègrement sur des sentiers escarpés avec son meilleur copain. Saint-Denis-de-Brompton, ses lacs, sa forêt, ses terrains vagues, n’ont plus de secrets pour eux… pensent-ils. Jusqu’à ce que l’engin de Thomas s’enlise dans un trou de boue semblable à des sables mouvants.

De peine et de misère, les deux garçons parviendront à dégager la précieuse bécane de l’étendue vaseuse, dite ventre-de-boeuf. Mais le copain y laissera une chaussure. Et tous deux auront eu la peur de leur vie. Thomas, surtout ?

Entre virées au dépanneur, premiers émois amoureux et tirs à la carabine à plomb se produira un événement marquant, sans lien apparent avec le précédent (mais qui sait ?) : la disparition d’un camarade de classe, parti soi-disant observer les chenilles dans les bois. Disparition qui demeurera mystérieuse, inexpliquée.

2005 : Thomas, 32 ans, scénariste de séries télé, a retrouvé Laure, son amourette d’antan, devenue bibliothécaire. Tous deux quittent Montréal pour retourner vivre sur les lieux de leur enfance, Saint-Denis-de-Brompton. « C’est un vieux scénario : on vient vivre dans les villes en recherchant quelquechose de précis ; cette chose trouvée, on plie bagage pour retrouver l’imprécis des espaces à demi sauvages. »

Ils font leur nid dans une vieille maison au bord du lac. Follement amoureux, ils projettent de faire un enfant ensemble. La vie est belle, l’avenir radieux. Et pourtant.

Si Laure resplendit de tous ses feux, Thomas devient de plus en plus sombre. La disparition de son camarade de classe il y a 20 ans continue de le hanter. Et le ventre-de-boeuf dans lequel lui-même aurait pu passer l’obsède : il s’y rend souvent. Quelle connexion entre les deux ?

De plus en plus difficile pour lui de se concentrer sur le scénario qu’il s’est engagé à écrire. D’autres textes s’écrivent presque à son insu, beaucoup plus mystérieux (ces bouts de contes, de légendes, inspirés de la mythologie amérindienne, qui parsèment le roman ? Ou encore, l’entièreté du roman ? Énigme).

Le comportement de Thomas devient erratique, inquiétant pour sa douce. Il dérive, angoissé, perdu dans ses pensées, ses souvenirs. Résolument rattrapé par les fantômes du passé. Et d’autant plus ébranlé du fait que d’autres disparitions mystérieuses sont survenues, surviennent.

Questions

Passons sur les détails de ses retrouvailles, de courte durée, avec son frérot, avec qui les relations ont tourné au vinaigre après la mort accidentelle de leurs parents. Même s’ils constituent une part importante de l’intrigue au final.

Passons sur les moments qui traduisent l’engouement respectif de Thomas et Laure pour l’histoire de leur région, liée aux Abénaquis, et leur fascination pour la mythologie amérindienne. Même si cela fait écho.

Permettons-nous quand même de nous arrêter au passage qui suit : « Ces cérémonies au fond des bois, où des hommes et des femmes appellent ceux passés avant eux, les ancêtres qui ont tracé les chemins, qui ont vécu, chassé, enfanté, avant de retourner à la terre et aux ombres. Cette porte sous les pierres qui permet, quand l’esprit se rend entièrement disponible, quand le rituel est respecté, de parler aux morts et de les entendre. »

Retenons ce qui suit. 1985-2005 : tout finit par s’emboîter. Pour le pire. Tout s’accélère, dégringole, vole en éclats. « La suite de cette histoire est trouée. Trouée comme ma vie », peut-on lire dans l’épilogue.

Puis : « Mon récit revisite cette fin d’hiver 2006 où, en quelques heures à peine, notre univers a basculé d’un bonheur fragile à une saison de vents furieux et de questions vastes comme des nuits. »

Questions vastes comme des nuits… qui resteront sans réponses. Pour la plupart. Mais questions inévitables sur le passage du temps, sur les mystères qui nous agitent au-delà de toute rationalité. Et sur les morts qui nous habitent.

Je sens des années de bruits et d’urgences glisser sur mon dos. Je me dis que la terre les filtrera comme une pluie. Pendant quelques secondes, le tableau est parfait. Puis sans prévenir, ça remonte, ça étire ses ombres.

Le nid de pierres

Tristan Malavoy, Boréal, Montréal, 2015, 264 pages