Dégénérations

Ils sont «verts», ils sont demain, ils regardent vers l’avenir, mais pourront-ils eux aussi mettre au monde?
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ils sont «verts», ils sont demain, ils regardent vers l’avenir, mais pourront-ils eux aussi mettre au monde?

Économie et écologie, un couple maudit voué au divorce ? J’ai devant moi huit beaux spécimens de la génération Y, de 23 à 33 ans, qui proviennent d’horizons aussi pluriels que le droit, les sciences politiques, les sciences de la santé, le développement international, l’agroéconomie, la biologie, l’ingénierie.

Je suis allée à la rencontre de ces étudiants à la maîtrise en environnement de l’Université de Sherbrooke pour cueillir leur opinion sur la question des deux écos, en apparence irréconciliables. Et j’en profite pour faire le point avec eux sur l’entreprise de médiation de couple de la COP21.

Ils sont jeunes, ils sont demain, ils sont « verts » et instruits et ils sont sensibilisés aux enjeux écologiques. Dans leur cours d’économie environnementale, ils recevaient récemment la visite de Laure Waridel, la nouvelle directrice exécutive du Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable (CIRODD).

Elle était venue les entretenir d’économie verte, d’économie circulaire, d’écoconception, de biomimétisme, d’économie sociale et d’économie hétérodoxe, un concept mis en avant par le célèbre économiste John Kenneth Galbraith et qui remet en question la doxa néolibérale.

Ce ne sont que des mots, mais il y a de véritables humains avec des projets derrière ces timides avancées, moins impressionnantes qu’un pipeline et que les promesses de notre nouveau PM canadien, soit continuer à polluer de façon responsable. Ça, c’est comme violer avec un condom (c’est moi qui le dis, Laure Waridel est trop polie pour cela).

La cofondatrice d’Équiterre leur demande d’énumérer la liste de ce qui leur apparaît comme le plus précieux dans leur vie. Les réponses fusent : « l’éducation », « la santé », « la famille », « les enfants », « la liberté », « la sécurité », « l’environnement ». Et Laure de leur faire remarquer que la plupart de leurs « richesses » n’entrent pas dans le produit intérieur brut (PIB).

« Un lac propre ne contribue pas au PIB, dit-elle. Un lac sale qu’il faut dépolluer, oui. » Fou de même. « En économie verte, les déchets de l’un sont le carburant de l’autre. Ça coûte plus cher, car on externalise les coûts environnementaux. » Autrement dit, vous comptabilisez aussi la femme de ménage.

Laure leur explique aussi que notre société de consommation associe « être » et « avoir ». Pour être, il faut avoir. Et cela expliquerait pourquoi le concept de simplicité volontaire demeure si peu séduisant. « Qui veut être moins ou exister moins ? » conclut l’écologiste bien connue, avant de leur parler de décolonisation mentale.

Changement de paradigmes

Laure Waridel avance également l’idée de reconstruire un système économique en tenant compte de l’environnement et de le remettre au service des gens. Utopiste, selon eux ? « Y a encore de l’argent à faire et à perdre », redoute Daniel, déjà père de deux enfants. « Ça fait 30-40 ans qu’on pousse sur la vertu. L’argent va encore gagner. » Daniel passe pour un « pauvre » auprès des amis de ses enfants parce qu’il n’a pas de téléviseur chez lui.

« On dévie le regard car il n’y a pas de volonté de changement », pense Florence, qui fait son mémoire en économie sociale. « Ça prendrait une révolution du quotidien. »

« Ce n’est pas uniquement social », ajoute Michel, qui a fait son bac en ingénierie. « Dans ma formation, on n’a jamais abordé les technologies vertes, on ne s’intéresse pas aux aspects environnementaux. » En 2015. Au Québec. « Les jeunes ne sont pas sensibilisés, se désole Nathalie. Nous sommes stigmatisés quand on dit qu’on étudie en environnement. On nous lance : " Tu fais quoi avec ça ? " Les jeunes n’y croient pas ! »

Certains, comme Gabriel, n’en parlent plus car le sujet devient trop explosif. « Nous sommes une espèce rare, constate Michel. Mon frère jumeau est négationniste [climatosceptique] et ne croit pas que l’activité humaine soit responsable des changements climatiques. » Comme la moitié des Canadiens. Daniel en rajoute : « Nous sommes perçus comme des gestionnaires de bacs de recyclage. Y a rien d’autre dans la tête des gens. »

Quant au capitalisme — le gros mot —, il leur semble évident que personne n’ébranlera le socle sur lequel prospèrent les inégalités sociales et les dégâts environnementaux. « Soulever la question du capitalisme, ça remettrait en question les instances même de la COP21 », pense Florence, qui partage deux automobiles avec cinq colocs sur le Plateau. « Comme disait Einstein : " On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. "»

Trop jeunes pour être cyniques

Ils carburent à l’espoir, désirent réellement changer le monde et vouent une admiration certaine au maire Luc Ferrandez, Elon Musk (le patron de Tesla), Laure Waridel…

Ils croient aux idéaux qui s’incarnent dans l’action et ils ne sont pas encore cyniques, même si l’ONU prévoit 250 millions de réfugiés climatiques dans le monde en 2050.

« Nous sommes trop jeunes pour être cyniques », décrète Florence. « Ça vient après 30 ans ! Je suis cynique sur le global, mais pas sur le local. Les solutions vont venir du bas vers le haut », prétend Daniel, leur aîné.

« Quand j’aurai 50 ans, si rien n’a changé, peut-être », renchérit Gabriel. Je n’ose lui rappeler que nous en sommes à la 21e COP depuis 1995 et que je connais des militants écologistes qui affichent 40 ans de loyaux services au compteur et ont jeté la serviette. « Laure n’est pas cynique, elle ! », rappelle Isabelle.

À leur avis, la COP21 déresponsabilise les individus. « S’il n’y a pas d’accord contraignant, ça ne mènera à rien », conclut Nathalie. « Ils ne parleront pas de décroissance… », avance Michel. « L’humain ne changera pas sans avoir à payer ou à être contraint par des lois », achève Isabelle.

« Moi, je trouve ça décourageant de voir les SUV devant la garderie de mes enfants », constate Daniel, qui remarque que les comportements sont aussi des modes contagieuses.

Isabelle soulève la question des enfants : « Le géographe et professeur Rodolphe de Koninck dit que, dans un monde " soutenable ", on ne devrait pas avoir d’enfant. En tout cas, pas plus qu’un. »« On va trouver des solutions autres que ne pas faire d’enfants », espère Michel.

Des enfants, ces huit jeunes assis autour de la table en veulent tous. Mais le pourront-ils, ou le voudront-ils encore dans dix ans ? C’est la seule question à laquelle ils ne pouvaient répondre avec certitude.

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Celui qui croit en une croissance infinie dans un monde fini, est soit un fou… soit un économiste

Contrairement aux idées reçues, c’est bien le statu quo ("business as usual") qui fait office de fantasme utopique. Élaborer une nouvelle vision de l’économie s’avère une nécessité pragmatique. 

Le défi n’est ni technologique, ni politique, ni économique. C’est notre conscience qu’il faut changer radicalement.

Aimé l’entrevue qu’a accordée l’écologiste et généticien David Suzuki à la journaliste Lucie Pagé dans la dernière édition de Québec Science (décembre 2015). Le célèbre animateur de The Nature of Things parle de crimes intergénérationnels et doute que ses six petits-enfants puissent mourir de mort naturelle. Il mentionne le dernier rapport de la Banque mondiale qui parle de catastrophe si on n’agit pas tout de suite. « Il faut à tout prix laisser 80 % des réserves de combustibles fossiles connues là où elles sont. » M. Suzuki insiste sur le fait de taxer le carbone et sur le changement de perspective. La Terre n’est pas divisée en 195 parcelles : « Il faut un drapeau de la Terre auquel tout le monde prête allégeance. » Climatosceptiques, s’abstenir.
 

Enrichi mon vocabulaire grâce à Décroissance : vocabulaire pour une nouvelle ère, un collectif d’auteurs chez Écosociété. Ça vient de sortir, c’est vraiment dans le zeitgeist, et ces définitions sous forme de courts essais rassemblent l’économie et l’écologie ainsi que divers courants de pensée actuels. PIB. Marchandisation. Care. État stationnaire. Justice environnementale. Écocommunauté. Écologie politique. Croissance : « La croissance économique est habituellement définie comme une augmentation des biens et services produits par une économie pendant une période donnée, généralement un an. L’essence de la croissance économique, telle qu’on la comprend normalement, est l’augmentation du produit intérieur brut (PIB) d’un pays. » Vulgarisation et éducation sur des concepts parfois nébuleux.

Les changements viendront de la base vers le haut

« Huit adolescents dans l’État de Washington viennent d’ébranler l’industrie des combustibles fossiles. Dans un jugement rendu le 20 novembre, le juge Hollis R. Hill a reconnu que l’État avait l’obligation constitutionnelle de lutter contre les changements climatiques pour protéger les droits des générations à venir. Cette décision ébranle le lobby pétrolier aux États-Unis. […]

« Qu’à cela ne tienne, huit enfants de 11 à 13 ans ont tenu tête au Big Oil américain et obtenu gain de cause. Le jugement confirme que les changements climatiques mettent en péril les droits constitutionnels des jeunes et que la décision de réduire les émissions de gaz à effet de serre ne peut être laissée à la discrétion des États. »

Tiré du blogue de Karel Mayrand, «Le Journal de Montréal» du 26 novembre
15 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 4 décembre 2015 02 h 53

    Bonne semaine

    Merci madame quel texte, peut etre est-ce toujours la meme chose nous commencons a savoir ce qui ne va pas, souvent, quand il est trop tard, nous devrions tous avoir deux vies, une pour expirimenter, et une autre pour recommencer, bonne semaine et félicitation pour l'hommage que vous avez recu

  • Gaston Bourdages - Abonné 4 décembre 2015 05 h 52

    Utopie (non qualifiée) de penser, de croire, de...

    ...nourrir l'idée que nous vivons dans une ère de déresponsabilisation, de démission?
    Déplacé ici de dire que j'en suis un...modèle de déresponsabilisation ?
    Prises de conscience faites après examens de conscience réalisés en prison puis au pénitencier. Ce, avec énormément d'aides pour lesquelles j'ai des tonnes de mercis à formuler.
    Vous aimeriez que je vous «parle» des coûts inhérents à la déresponsabilisation ? Je vous confirme que «ça» fait mal en «maud..»
    «Déresponsabilisation, néolibéralisme, déshumanisation, cynisme, démission et...quoi en plus ?»; un cocktail de comportements qui risquent d'entraîner une très lourde facture sociale.
    Je demeure convaincu que l'être humain est plus beau et plus grand que la totale somme de toutes ses possibles bêtises.
    Foi de et dans la dignité qui l'habite, vous habite, nous habite, m'habite !
    Sans prétention autre que celle d'essayer d'être conscient.
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.
    P.S. À vous madame Josée et à vos très beaux invités.es du jour...mercis !

  • Jacques Lamarche - Inscrit 4 décembre 2015 07 h 24

    Pourquoi cet étonnement?

    De génération en génération circulent les mêmes messages, la même idéologie, la même propagande insidieuse et pernicieuse! Pourquoi en serait-il différent dans la pensée et les comportements de nos enfants et petits-enfants! Nous sommes nous tous les produits et les victimes d'une société opulante qui conditionne à rechercher douceurs et bonheurs dans la consommation! Cet endoctriment commence devant l'écran des enfants! Alors!

    Notre mode de vie est si étroitement lié aux besoins de l'économie! Ou encore à ses tyrannies!

    Jacques Lamarche
    75 ans

  • Sylvain Auclair - Abonné 4 décembre 2015 07 h 35

    Dépollution

    La dépollution d'un lac contribue certes au PIB, à condition qu'on ait l'argent pour le faire. Après tout, dépolluer un lac, ça ne nourrit personne dans l'immédiat.

  • Daniel Cyr - Abonné 4 décembre 2015 08 h 45

    Excellent! Et détail sur la conclusion...

    Excellent papier à l'allure de débat! Un débat qu'il faut en effet faire, et surtout pas qu'à l'échelle des chefs d'États (qui ne donnera absolument rien). Définitivement mieux que celui sur la surconsommation hier à Bazzo.tv... qui m'a laissé sur ma faim!

    Bonne conclusion aussi qui effleure par la bande le problème de la surpopulation humaine sur terre, l'humain est une espèce envahissante, il est temps de se mettre les yeux vis-à-vis les trous à ce propos! Dans le débat sur la surconsommation, on devrait y inclure cet autre surperlatif, les deux sont liés. En marge de la COP21, le livre The Population Bomb de Paul R. Ehrlich (1968) est à revisiter malgré tous les grincements qu'il a suscité!