Belle de droite

Autrefois, en des temps si reculés qu'il n'y avait même pas encore juste six équipes et que le Parti conservateur n'était toujours pas progressiste-conservateur, naquit le grand espoir blanc (en désesperanto, «The Great White Hope»). L'expression, qui remonte aux alentours de 1908, était de Jack London, l'écrivain lui-même en personne, qui faisait des éruptions cutanées à l'idée qu'un nègre, en l'occurrence Jack Johnson, pût être champion du monde des poids lourds de boxe. C'était bien avant que Muhammad Ali ne caractérise la boxe en disant qu'elle consistait pour l'essentiel en quelques centaines de Blancs riches se réunissant pour voir deux Noirs pauvres se tapocher dessus.

Le hic, c'est que Johnson était de très loin le meilleur de son époque et que tous les espoirs blancs se sont rapidement transformés en désespoirs.

Aujourd'hui, bien sûr, énoncer des inepties semblables ne serait pas possible. On ne peut plus discriminer, sauf positivement, en fonction de la couleur de la peau. Oh, il reste des cas lourds de sous-entendus: est-il si loin de nous, le moment où Ben Johnson, le Canadien médaillé d'or du 100 mètres, est devenu Ben Johnson, le Jamaïcain naturalisé canadien pris à tricher? N'occupent-elles pas encore tous les jours les pages de nos journaux, les histoires de citoyens soupçonnés de sympathies terroristes qui viennent comme par hasard tous de la même région du monde et sont tous semblablement bronzés?

La peau, non, on ne peut pas. Mais les cheveux, oui, on peut.

Cette semaine, Mme Belinda Stronach a annoncé qu'elle sera, allez savoir pourquoi, candidate à la direction du Nouveau Parti conservateur alliancé de droite unificateur réformiste (NPCADUR). Vous ne la connaissez pas, et moi non plus, mais ce n'est pas grave. Il y a plein de gens qui ne savent pas des choses beaucoup plus faciles. Tenez, par exemple: selon un sondage réalisé l'autre jour pour le compte de la chaîne de télévision londonienne Channel 4, que je capte grâce à une antenne parabolique satellitaire en bardeau préfabriqué installée au sommet de l'Annapurna et reliée par câble en epoxy aux oreilles de lapin de mon four macro-ondes — de très grosses ondes —, 65 % des Britanniques sont incapables de nommer la ville dans laquelle se déroule l'action de la comédie musicale Chicago et 57 % ne savent pas où se déroule la série Dallas. Remarquez, ça ne veut pas nécessairement dire grand-chose: je connais personnellement un Britannique qui pense que Tony Blair loge à gauche.

Or, vous me connaissez, depuis le temps que vous me renversez du beurre de pinottes dessus le samedi matin, la politique fédérale instille en moi un feu de passion dévorante. J'en mange sans espoir de rassasiement. La page d'accueil de mon ordi est heurepaulmartin.ca. Je possède un poster en pied de Jack Layton. Je déplore chaque jour la disparition du Crédit social et compense par un abonnement à Vers demain. Je trouve que la période des questions quotidienne est un moment privilégié pour apprendre des affaires, surtout dans les réponses.

Je me suis donc mis en frais d'en apprendre un max sur Mme Belinda Stronach. Pour ce faire, j'ai écouté les experts. Ou, comme ils disent dans le jargon, les observateurs. «Les observateurs», pour vous situer, est une expression générique n'ayant d'autre but que de permettre à un journaliste de prétendre que ce qu'il dit a du sens puisque d'autres gens non identifiés pensent comme lui. (Exemple: «De l'avis de plusieurs observateurs, M. X est un imbécile, comme je l'écrivais la semaine dernière.»)

***

Que disent les experts sur Mme Belinda Stronach? À la radio, je vous jure, c'était édifiant. D'abord, qu'elle est jeune et jolie. Bon, il s'en trouve pour dire que ces commentaires sont sexistes. Jeune, vraiment, c'est un peu charrié. Quand il était question de la possible candidature de M. Bernard Lord à la direction du NPCADUR, par exemple, on entendait souvent que sa jeunesse était un atout, surtout dans un parti à la réputation dinosaurienne, et, pourtant, c'est un gars. D'ailleurs, la jeunesse de Mme Stronach aussi pourrait jouer en sa faveur: comme, selon toutes les estimations sensées, le Parti libéral fédéral sera au pouvoir jusqu'en 2075 minimum, elle ne s'avantagerait pas si elle était déjà âgée de, mettons, 40 ans.

Jolie? C'est plus délicat. Après tout, tout au long de notre existence, nous n'émettons aucun jugement fondé sur l'esthétique. Ce qui nous branche, avouons-le sans honte, c'est la beauté intérieure. On aperçoit un pétard dans la foule et paf, on songe que voilà des molécules adéquatement aménagées, mais qu'y a-t-il dessous, dans son Ford interne, hmmm? De même en politique, et c'est surtout vrai des hommes. Ralph Klein, par exemple, il est joli, mais personne ne le souligne jamais. Il ne faut donc pas dire de Mme Belinda Stronach qu'elle est jolie. Ni le penser. Les idées d'abord, les idées toujours. (On a beau être jolie, le Ford interne des idées nous informe quand même que voilà une dame qui aspire à diriger un parti qui n'aurait pas détesté avoir Mike Harris comme chef.)

Mais ce que les experts ont répété vraiment souvent, c'est que Mme Belinda Stronach est blonde. Le grand espoir blond, du moins pour après 2075. Je ne sais pas trop ce que ça vient faire là-dedans, et du reste les experts ne l'ont pas précisé, mais il paraît que cela aide d'être blonde, ou blond. Prenez Jean Charest: il est blond, et en plus il frise naturel; voyez où ça l'a mené. Ou prenez Kim Campbell: seul son Ménick savait quel numéro de Clairol il utilisait pour lui donner ce fini quasi platine, mais il demeure qu'elle était blonde comme les blés — expression à désormais proscrire pour des raisons de santé, le blé entier étant plus nutritionnel, et du blé entier, ça tire sur l'auburn, comme l'indique mon plus récent pain —, et elle a fait déferler une vague sur le Canada, et on a même inventé le mot «kimmanie», et c'était enivrant de renouveau, et l'avenir était radieux, et...

Non, à vrai dire, ce n'est pas un très bon exemple.

Prenons plutôt Tom Brady, le quart-arrière des Patriots de la Nouvelle-Angleterre qui s'en va au Super Bowl XXXVIII. Il est jeune, il est joli, il est riche et, saviez-vous ça, il se blondit les cheveux (plus de détails mardi). Voyez où ça peut mener. En plus, lui non plus ne parle pas un mot de français.

jdion@ledevoir.com

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