Prends une chance avec moé

Le 12 novembre dernier, les théâtres de la ville de Québec annonçaient la mise sur pied d’une nouvelle formule d’abonnement croisé. Pour 120 $, on peut désormais se concocter un parcours en cinq stations, avec en poche un billet pour le Trident, un autre pour la Bordée, une place au Périscope, une entrée à Premier Acte et un doublé adulte-enfant aux Gros Becs. Sus aux allégeances, vive la diversité !

L’offre rappelle un peu le chéquier culturel montréalais la Grande Saison, à l’exception du fait que ce dernier permet de visiter cinq institutions vouées à des disciplines artistiques distinctes : le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Danse Danse, l’Opéra de Montréal, l’Orchestre métropolitain et la Tohu. L’alliance de Québec a en effet ceci de notable qu’elle fédère des organismes qui, pour parler en termes bassement économiques, sont en concurrence directe, et ce, malgré leurs singularités esthétiques respectives.

Cette initiative, véritable invitation au butinage et à l’infidélité, rend notamment compte de la réflexion continue des théâtres quant aux nouvelles donnes de la consommation culturelle. L’abonnement traditionnel semble de plus en plus désuet, les nouvelles générations étant apparemment peu friandes de ce type d’engagement. D’où, entre autres raisons, certains remaniements dans les grilles tarifaires par l’ajout d’options tenant à la fois de la philosophie de l’accessibilité et du marketing expérimental.

S’engager sans attendre

Dans certaines maisons, comme le Périscope et le Théâtre de Quat’Sous par exemple, le rabais substantiel accordé aux abonnés est désormais offert à quiconque se procurera sa place en prévente, ne serait-ce que pour un seul spectacle. Sont récompensés ceux et celles qui n’attendront pas que les critiques et le bouche à oreille propagent la bonne nouvelle ou refroidissent l’atmosphère. « Prends une chance avec moé », chantait Lucien Francoeur à l’époque du groupe Aut’chose.

Adoptant ce modèle dans le cadre de sa soixantième saison, le Quat’Sous est même allé jusqu’à larguer les anciennes formules d’abonnement et instaurer une nouvelle politique de prix unique pour tous : 23 $ en prévente, 36 $ à partir du soir de la première. « C’est un essai, et il est encore tôt pour en mesurer les résultats concrets », précise Sophie de Lamirande, responsable des communications du théâtre de l’avenue des Pins. « Par contre, jusqu’à maintenant la réponse du public est plutôt positive, et ce, même de la part de nos abonnés de longue date à qui on a bien pris le temps d’expliquer la philosophie égalitaire derrière le geste. »

Aux Écuries, on a poursuivi cette année l’application du « Vendredi, dis ton prix », cette soirée dans la semaine où il revient au spectateur de fixer lui-même le montant de sa contribution. L’invitation continue d’en bousculer plusieurs dans leurs habitudes, souligne Maude Boutet, responsable de la billetterie et des publics. « Le concept est encore peu connu, et les gens peuvent être pris de cours : il y a un malaise qui naît de la crainte d’avoir l’air gratteux. » La majorité ne s’accorderait selon elle qu’un léger rabais sur le prix habituel, mais certains spectateurs moins argentés se prévalent aussi de cette mesure souple afin d’accéder aux oeuvres en échange d’une somme très modeste.

Au centre du Centre-Sud

Plus au sud, la nouvelle mesure tarifaire introduite par l’Espace Libre s’inscrit dans un plan plus large d’inscription géographique et sociale du diffuseur spécialisé dans son environnement immédiat. Les citoyens qui partagent avec l’institution de la rue Fullum un code postal débutant par H2K peuvent désormais bénéficier du Tarif Voisin, qui permet une économie de plus de 30 % par rapport au prix courant.

« On a fait une série d’envois postaux ciblés pour dire : " Il y a un théâtre tout près, c’est à vous " », explique Geoffrey Gaquère, qui entamait en septembre dernier sa seconde saison au poste de directeur artistique de l’ancienne caserne. D’où aussi l’idée de programmer chaque saison un spectacle conçu et réalisé en collaboration avec des habitants du Centre-Sud et de mettre sur pied un Comité Spectateur avec des participants d’horizons divers.

« Le but, c’est de maintenir totalement notre niveau d’exigence et d’excellence au point de vue artistique tout en dédramatisant l’accès à l’art dramatique et en allant à la rencontre du citoyen », poursuit Gaquère. « Si on veut que ce dernier se sente solidaire de la culture, il revient encore à l’artiste d’aller au-devant de lui. »