Rester sans mot

C’est bien la preuve que le monde change et que les certitudes sont désormais là pour être allègrement ébranlées.

Il y a quelques jours, l’Oxford Dictionary, référence linguistique dans la langue de l’autre, a désigné, comme le veut la tradition, son « mot de l’année 2015 » qui, pour la première fois de son histoire, peut être compris par bien plus que des anglophones.

Il transcende en effet les communautés linguistiques : le mot est un symbole, un emoji, comme on dit, en japonais dans le texte et dans le monde de la communication sans fil. Un emoji représentant un visage qui exprime des larmes de joie, le plus utilisé cette année, à travers le monde, selon l’institution gardienne de la langue de Shakespeare.

Après avoir célébré le verbe vapoter (to vap, en anglais), l’an dernier, et égoportrait (selfie, en anglais), l’année d’avant, la maison d’édition britannique Oxford University Press, qui possède ce grand livre des mots et des sens, souligne ainsi par son choix aussi troublant qu’audacieux cette mutation qui s’opère depuis plusieurs années dans un monde hyperconnecté. Et pas le moindre.

Sous le diktat des téléphones dits intelligents et par l’agitation des pouces, la socialisation s’y écrit désormais sur écran tactile à la vitesse de la parole. Une première dans l’histoire de l’humanité qui façonne par le fait même un environnement textuel et numérique où le mot vacille bousculé par ces emojis, picto-idéogrammes dont l’élasticité sémantique permet d’en dire beaucoup en en montrant très peu.

Pis, le petit visage qui sourit, qui affiche une mine déconfite, qui rigole, tout comme le pouce en l’air, le pouce en bas, l’étron — oui, oui, vous avez bien lu, « étron », très populaire d’ailleurs dans les échanges au Canada, apprenait-on le printemps dernier — ou le visage avec des yeux en forme de coeur permettent également d’injecter un semblant d’émotion dans la froideur relative des codes binaires qui portent un texto, un courriel, un message instantané. Ce qui explique en partie leur popularité grandissante.

 

Dialecte universel

Véritable langue universelle, mise au monde à la fin des années 90 par le Japonais Shigetaka Kurita, les emojis ont depuis longtemps colonisé le reste de la planète. Aujourd’hui, ils déploient leurs quelque 730 symboles dans les claviers des appareils mobiles qui se sont emparés de nos existences avec une mathématique redoutable : l’an dernier, près de 80 % des Américains prétendaient en faire un usage quotidien. Et le portrait ne doit pas être différent dans les territoires francophones où cette nouvelle communication par le symbole rythme de plus en plus les échanges, y compris entre personnes lettrées, connectées, et affichant ouvertement leur attachement à la langue, ce qui forcément peut laisser sans mot ou convoquer sur un écran un petit visage rond, jaune et pantois.

C’est qu’on les croit ludiques et inoffensifs, ces emojis, pratiques et surtout marqueurs de cette modernité dont il est de bon ton de se montrer porteur. Non sans risque : l’emoji, en nourrissant l’accélération des échanges, pourrait également à terme réduire le champ lexical de l’expression, de la description du monde, de l’appréhension du présent, de la compréhension de son environnement, bref, réduire la pensée, ce qui, dans la complexité du temps présent, est loin d’être une perspective qui donne envie de sourire.

 

Le cimetière des mots

À l’image de l’arbre qui tombe sans faire de bruit lorsque personne n’est présent pour l’entendre tomber, le mot meurt inéluctablement lorsqu’il arrête d’être quotidiennement utilisé. Une menace, à titre d’exemple, pour le vocabulaire exprimant la passion, l’amour ou cette chaleur intérieure qui consume au regard de l’autre et que l’avenir se prépare à résumer avec l’emoji symbolisant un coeur. Même chose pour la colère, l’indignation, la critique, la révolte, l’exaspération et ses nombreuses variantes qui, dans l’univers des emojis, tiennent en deux ou trois symboles. La raillerie, le rire, l’émerveillement aussi. Bref, cette communication par l’image, en exposant avec arrogance son efficacité, trace sans doute les contours d’un vaste cimetière vers lequel un nombre vertigineux de mots pourrait accélérer leur voyage final.

Dans le plutôt décevant film Idiocracy (2006), au sujet pourtant fascinant, le héros se retrouve, dans ce futur rendu profondément médiocre et absurde par l’indolence, la légèreté, le manque d’esprit critique de notre présent, confronté à un examen médical atypique. Il doit montrer du doigt le pictogramme au simplisme désopilant pour nommer ses maux. L’atrophie lente et sournoise du vocabulaire, au fil du temps, ne permettant plus de le faire comme dans le bon vieux temps, avec des mots.

L’action se joue en 2500, à cinq siècles de là. Ouf ! Et qui sait, le mot de l’année de l’Oxford Dictionary, sera sans doute, à ce moment-là, un autre emoji, celui qui décrit simplement un visage avec des larmes, mais en train de pleurer, cette fois.

5 commentaires
  • Lucien Cimon - Abonné 30 novembre 2015 09 h 48

    emoji...

    Est-ce ce qu'on traduit par «émoticone» qui signifie probablement icone porteur d'émotion?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 30 novembre 2015 10 h 13

    Les mots

    Si j'ai bien compris, les mots si souvent maltraités, déconnectés, reviré de bord, vidés de leur sens profond sont rendu tellement inappropriés et galvaudés que l'humain ordinaire en revient à l'essentiel et «montre le visage et l'expression» que les mots ne peuvent plus rendre par vide existentiel. Un «retour aux sources» quoi. Le cycle est complet.

    C’est à se poser la question : «Qui a décidé d’appeler «feu» le feu, après que le pictogramme d’une flamme a été dessinée sur le sol ?» Et qui s’est servi du mot «feu» pour dire autre chose ? Ça doit être un «politicien» ;)))

    Le jour où les pictogrammes ne «démontreront» plus l’effet escompté; là… il va y avoir gros problème. Tenir loin des «politiciens»; car, n’oublions pas… «les mots» ont été «inventés» pour nous «comprendre». S’ils deviennent flous et libre «d’interprétation», ils sont superflus et même néfastes. (Je commence à comprendre pourquoi tant de dictionnaires sont aux poubelles) La «définition» d’un «mot» est devenue circonstancielle; ça dépend du contexte.

    On va manquer de pictogrammes. Il fut un temps où 26 lettres était suffisantes. Maintenant, les mots sont des seaux vides.

    Bonne journée. Non, sérieux-là, Bonne journée. ;-)

    PL

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 30 novembre 2015 15 h 06

    Que c'est triste le monde aux temps des mots morts

    Meme le ministre de l'éducation et sa consoeur Charbonneau ne désirent pas que les enfants des CPE écoutent des mots nouveaux ,les voient dans de beaux livres en leur coupant les vivres sérieusement et volontairement sachant qu"Un peuple soumis est constitué de citoyens sans éducation." J-P.Grisé

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 30 novembre 2015 15 h 06

    Que c'est triste le monde aux temps des mots morts

    Meme le ministre de l'éducation et sa consoeur Charbonneau ne désirent pas que les enfants des CPE écoutent des mots nouveaux ,les voient dans de beaux livres en leur coupant les vivres sérieusement et volontairement sachant qu"Un peuple soumis est constitué de citoyens sans éducation." J-P.Grisé

  • Yvon Bureau - Abonné 30 novembre 2015 17 h 18

    Nous rapetissons?

    Communiquant moins, comment pouvoir grandir et se tenir debout, sur deux jambes, non sur nos deux pouces.

    Faire du pouce a changé de signification !!!!

    Confidence. En faisant du pouce, ado, j'ai fait bien du chemin.

    C'est comme si maintenant on faisait du sur place. Du sur glace bientôt?

    Tout cela me glace.