La myopie des médias

Les mille et un potentiels de l’univers francophone sont une évidence criante à l’origine de cette chronique, mais je suis toujours étonné de constater à quel point cette réalité ne figure même pas sur le radar de la plupart des Québécois. Rien d’étonnant là : les médias québécois sont les premiers responsables de cet aveuglement collectif. Ils sont d’ailleurs les premiers à en payer le prix.

J’en ai encore eu la preuve au dernier congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) au Château Frontenac. Ce congrès avait pour thème : Le virage numérique, et après ?, titre bizarre, mais qui résume tout le problème. On y a surtout parlé de gadgets, de plateformes, de publicité, de « nouveaux » enjeux, de drame éthique du genre : « Est-ce que je peux avoir Lino Zambito comme ami Facebook ? » Le Titanic coule ? Pas grave : on replace les chaises !

Personne parmi ces 600 journalistes — PERSONNE ! — pour se demander comment tirer parti d’un public francophone de 275 millions de lecteurs, 40 fois plus gros que le marché québécois. Avec quels contenus ? Par quels moyens ? Avec quel financement ? Néant. Pas même une remarque. Et pourtant : la survie des médias québécois restera menacée tant qu’ils n’auront pas pris le virage francophone international.

En 2014, au précédent congrès, le rédacteur en chef du Huffington Post Québec, Patrick White, m’avait étonné avec une remarque dite en aparté d’une table ronde : « Lorsque j’allume mon ordinateur à six heures le matin, j’ai déjà 100 000 clics provenant de l’Afrique. » Ce fut la première des deux phrases intéressantes entendues à ce congrès.

J’étais allé trouver Patrick pour en apprendre davantage (j’étais évidemment le seul). Il m’a dit : « Les lecteurs non québécois représentent environ le quart de notre lectorat, et on ne fait pas d’effort. » Un peu plus tard, le fondateur de Médiapart, un site d’information français, invité comme conférencier vedette, disait comme ça, au passage : « 73 % de nos lecteurs sont français. » Ce qui donne à penser que 27 % de ses lecteurs sont non français. Ce fut la seconde des deux phrases intéressantes de ce congrès 2014…

Au congrès de 2015, j’ai revu un Patrick White qui avait avancé dans ses réflexions. Les lecteurs étrangers du Huffington Post Québec représentent 20 % de son lectorat habituel, mais avec des pointes à près de 40 % en période de forte actualité internationale (genre : attentats à Paris). Son défi actuel consiste à trouver comment transformer ce lectorat en revenus publicitaires. Le lectorat est clairement identifié, mais les blocages sont surtout techniques. Patrick m’a fait part de gros revenus à la clé (qu’il souhaite garder confidentiels).

J’ai détecté un autre rédacteur en chef un peu plus allumé que les autres. Il s’agit de Yannick Pinel, de Metro, à qui je suis allé poser quelques questions. Effectivement, il vient de prendre conscience de son lectorat hors Québec et il commence à se demander quoi en faire.

Cordonniers mal chaussés

Ainsi donc, les deux publications québécoises qui développent une nouvelle perspective quant au marché francophone appartiennent à des intérêts américains et suédois. Ce qui en dit long sur la myopie chronique de la presse québécoise, clairement incapable de se penser en dehors du Québec. Même les éditeurs québécois de livres sont plus avancés dans ce nouveau paradigme.

Cela fait des années que j’essaie d’accrocher le grelot du potentiel du marché francophone pour les médias québécois. Chaque fois, on m’objecte : ça coûte cher ; la production québécoise est sans intérêt hors du Québec ; et les annonceurs québécois n’aimeront pas ça. Ce à quoi je réponds :

Quelle logique y a-t-il à développer de nouvelles plateformes à coup de millions pour ensuite « se barrer à quarante » en se bornant au lectorat québécois ?

Si la nouvelle québécoise capture déjà un public étranger (voir Patrick White), qu’est-ce que ça serait si on faisait l’effort ?

Oubliez les annonceurs québécois. La vraie question est : comment vendre un lectorat international à des annonceurs internationaux ?

Songez que l’International New York Times ne fait que ça, servir un public anglophone international… et en vivre. Le site Web du quotidien El País, de Madrid, offre quatre éditions : espagnole, américaine, brésilienne et catalane, avec leur une distincte. El País a-t-il trouvé le moyen d’adapter des contenus pour ces publics ? . A-t-il trouvé le moyen de tirer profit des annonceurs internationaux ? Claro que sí.

J’aurais assez de matériel pour écrire dix chroniques sur les pistes de solution, mais parler de « pistes » est un euphémisme ridicule : il s’agit d’un véritable boulevard — que dis-je ? Une autoroute ! — que la presse québécoise s’ingénie à ne pas emprunter. Il y a là un mystère, mais aussi une certitude : si la presse québécoise continue de négliger son potentiel francophone, elle mourra d’étouffement. Et son dernier râle aura été : « J’aurais donc dû. »

10 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 30 novembre 2015 08 h 26

    Vivement des prophètes

    Monsieur j'aime votre texte, mais n'est-ce pas le propre du colonisé de ne pas se rende compte que le monde est vaste en complexe, un colonisé n'est-il pas une personne dont l'identité est rapetissé au maximun, enfin, je n'ai pas beaucoup envie d'approfondir ce phénomène, n'est ce pas le propre de tous les betes de se tenir tranquille lorsqu'elles sont repus, peut etre un jour un journaliste plus affamé que les autres nous en fera prendre conscience, ne dit on pas que la grande marche de la vie est l'affaire que de quelques'uns, ca fait longtemps que n'a pas émergé du Québec de nouveaux prophètes a quelques exceptions près, il y a Laliberté, mais je le crois ailleurs, il y a Céline qui s'en vient donner des concerts au Québec, je crois qu'elle peut vraiment nous surprendre surtout depuis qu'elle a des enfants

  • Alain Lavallée - Abonné 30 novembre 2015 09 h 02

    Vous avez raison

    Cela fait tellement longtemps que nos élites (politiques , économiques) racontent que l'anglais est "LA " langue internationale que finalement la population les a crus et finalement ils y ont cru eux-mêmes. Et nous sommes tous en train d'oublier de manière un peu suicidaire que le français est une langue internationale de premier plan.

    Il faut dire que la situation politique pan-canadienne n'aide pas, tous les moyens moyens sont bons pour faire progresser l'anglais au Québec. Nos élites politiques canadiennes et québécoises (gouvernement Couillard) nous éloignent lentement de la France. Vous avez vous-mêmes soulignez , dans les pages du Devoir l'absence inexcusable du Québec au Forum économique de Paris (fin octobre)....

    • Jean Richard - Abonné 30 novembre 2015 11 h 28

      Il y a des gens qui ont une double nationalité, d'autres qui ont une double colonisalité (inventons le mot s'il n'existe pas encore).

      Le Québécois francophone fait partie de la seconde catégorie. Il n'a pas encore réussi à se décoloniser de la France et il s'est laisser coloniser à fond de train par ses voisins du sud – et même de l'ouest. Aujourd'hui, la France est culturellement démissionnaire, ce qui facilite la rupture coloniale, mais les États-Unis sont toujours debouts, bien forts, encore bien friands d'impérialisme, renforci en triomphant de l'anti-américanisme.

      Dans un monde qui croit à la mondialisation, le Québec n'a plus de raison de vivre comme un village d'Astérix. Et le reste de la francophonie ? Ah ! Ça doit être l'Afrique, tellement bien connue qu'on s'imagine encore que la culture se contente de jouer du tam-tam.

      Anecdote – Viquipèdia, la version catalane de l'encyclopédie participative de Wikipedia, compte près de 600 000 articles. Sa vis-à-vis francophone, Wikipédia en compte 1 600 000, soit moins de trois fois plus. Or, en considérant qu'il y a entre 10 et 12 millions de lecteurs potentiels catalans dans le monde contre 250 ou 275 millions de lecteurs francophones, on voit immédiatement la disproportion. Des petites communautés linguistiques qui ont frôlé l'extinction sont capables d'un dynamisme remarquable. Par ailleurs, la chaîne catalane de la RNE espagnole est capable d'assurer un contenu en catalan fortement majoritaire, ce que ne fait plus notre Radio-Canada depuis longtemps. Malgré les embûches de Madrid (et éventuellement de Bruxelles), les Catalans sont probablement beaucoup plus près de leur indépendance que les Québécois.

      Au Québec, l'ouverture sur le monde ne passe pas, surtout pas par Paris, pas plus qu'elle ne passe par la pseudo-universalité de l'anglais. Mais le colonialisme est trop bien ancré pour qu'on s'en aperçoive.

    • Alain Lavallée - Abonné 1 décembre 2015 08 h 04

      À Jean Richard...

      j'aurais du écrire et citer la chronique de Jean Benoit Nadeau à laquelle je référais... à savoir celle où il faisait référence au Forum économique de la Francophonie (qui avait lieu à Paris)
      et la Francophonie ce n,est pas la France, La Francophonie qui émerge c'est bien l'Afrique comme le signale J B Nadeau dans la chronique ci-haut et dans celle citée...

      http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-soci

      excusez mon erreur , j'aurais du écrire le nom au complet soit Forum économique de la Francophonie.. cela aurait peut-être évité votre crise d'urticaire à l'égard de la France
      je ne comprends pas votre blague au sujet de l'Afrique ?????

      Non l'ouverture sur le monde ne passe pas par Paris, mais le français et la Francophonie sont une des voies de l'ouverture sur le monde dont il ne faut pas se couper.

      Personnellement je prône un multilingusime des Amériques (français, anglais et espagnol-- ou portugais) car si nous sommes entourés d'une mer de 300 millions d'anglos, levons les yeux un peu et nous découvrirons en AMériques,,, 600 millions de Latins

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 30 novembre 2015 11 h 14

    100 000 clics

    «j’ai déjà 100 000 clics provenant de l’Afrique.»

    Et de ces 100 000 clics, combien vous demandaient de répéter ce que vous disiez parce qu'ils ne le «comprenaient» pas ? Et combien se servaient d'un «français» différent du vôtre et que vous «compreniez» tout de même ? Êtes-vous en train de me dire que leur «Français» n'a pas de «couleur locale» ? N'avez-vous pas remarqué qu'à Lyon on ne parle pas comme à Paris et qu'à Marseille on ne parle pas comme à Lyon ? Et tout ça dans le Pays qui a «inventé» le Français.

    Ça me rappelle trop ceux qui disent parler l'Anglais sans accent quand tous les anglophones le font.

    C'est puéril et en plus «dénigrant».

    J’aime mieux me présenter à Paris et me faire dire «Mais vous êtes Québécois et me faire payer une bière que de m’y présenter et me faire regarder de travers parce que je n’ai pas de «personnalité». Seule ma «langue» m’identifie dans un monde de «blanc». La couleur de ma peau me rend invisible. Sans «mes mots», personne ne peut m’identifier. Je ne suis «personne».

    Commander une pizza avec un accent italien… pas ma tasse de thé non plus.

    «Je suis» (du verbe «être» et non pas «suivre», suivre qui, en fait ?)
    L’invisibilité ne me sied pas, ça manque de «torque».
    Si j’étais glaçon, je fondrais dans la masse, mais je ne le suis pas.
    Question de choix, j’imagine.

    Pour m'être fait poser des questions sur «d'où je venais» pendant des heures, il a bien fallu qu'il «l'identifie», mon interlocuteur. La curiosité était grande et ce fut une belle soirée. Si j'avais «soigné ma parlure», je me serais couché plus de bonne heure et deux personnes auraient trouvé la nuit plate, moi et un Français.
    Être «soi-même» c'est pas mal le fun. Essayez-le.

    Bonne journée.


    PL

  • Jean Richard - Abonné 30 novembre 2015 11 h 41

    El País en Amérique

    « Le site Web du quotidien El País, de Madrid, offre quatre éditions : espagnole, américaine, brésilienne et catalane, avec leur une distincte. »

    Il faudrait préciser ici que l'édition américaine de El País est une édition américaine et non états-unienne. Les Espagnols font généralement bien la distinction entre l'Amérique et les États-Unis. Aussi, cette édition américaine est-elle en espagnol latino et non en anglais. Elle vise les 20 pays de langue espagnole et les quelque dizaines de millions d'hispanophones vivant aux États-Unis. On n'a pas cru obligatoire de présenter une édition en anglais. Il y a beaucoup d'autres joueurs qui le font.

  • Pascal Lapointe - Abonné 30 novembre 2015 15 h 34

    Ça se fait déjà

    L'erreur de ce texte est de présumer que les médias québécois n'ont pas fait cet effort parce qu'on n'en entend pas parler. Or, des médias québécois ont bel et bien fait cet effort depuis longtemps, et si on n'en entend pas parler, c'est parce qu'il n'y a pas de résultat. Les médias africains qui seraient intéressés à établir des partenariats n'ont généralement pas d'argent. Les 100 000 lecteurs africains dont il est fait mention profitent d'un contenu gratuit et vont ailleurs sitôt qu'il est payant (a fortiori s'agissant du Huffington Post, qui offre peu de contenu-maison).

    La piste des organismes d'aide au développement a été exploitée (j'ignore si elle l'est encore) par certains médias ou éditeurs qui y trouvent une seconde vie pour leurs textes, mais on parle ici de subventions, au bénéfice de médias ou lecteurs africains qui n'ont pas les moyens de payer. De la même façon, le gouvernement du Québec pourrait subventionner une diffusion de contenus québécois vers les bulletins, sites et blogues des communautés francophones des États-Unis, mais je vois mal les journalistes québécois entreprendre cette démarche par eux-mêmes, sachant le peu de revenus que ça leur rapportera en bout de ligne.

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 1 décembre 2015 12 h 27

      Il y a sans doute eu des efforts, mais ils n'ont été ni soutenu, ni cohérents, ni ciblés. C'est un très vaste marché, le marché francophone, avec des segments très divers. L'Afrique, ce n'est pas un marché: c'est 1000 marchés. La meilleure porte d'entrée serait le Maroc, qui a de forts atomes crochus avec le Québec. Il faut voir ce qui marche. Aux États-Unis, il y aurait environ 11 millions de francophones, qui sont pour la plupart instruits et dans les classes supérieures. C'est donc un public non seulement plus grand que celui du Québec mais aussi complètement différent puisqu'il correspond à une tranche très précise de la population: celle qui lit et qui consomme des produits culturels et de l'information. Je ne suis pas éditeur, mais je sais une chose: si on travaille à capturer 1% de ce public, cela fait 100 000 lecteurs et il n'y a pas un média québécois qui cracherait là-dessus. Est-ce que ça supposerait qu'on développe une édition et des contenus spécifiques? Peut-être. Est-ce que cela suppose qu'il faille peut-être traduire certains contenus pour permeettre aux francophones d'échanger avec leurs compatriotes? Peut-être aussi. C'est la formule que privilégie El Pais. Cela suppose qu'il faille analyser ce qui marche le mieux et pousser en ce sens. Cela demande un effort cohérent et soutenu, mais il existe des alliés objectifs: la Caisse de dépôt et placement du Québec a clairement affirmé qu'elle investirait dans les entreprises québécoises qui font l'effort de cibler les marchés extérieurs. Peut-être qu'une solution est de faire des alliances avec des publications existantes, comme France Amérique, French District et le Petitjournal.com, mais je sais pertinemment par mes propres antennes dans ces milieux que les efforts qui ont été fait n'ont pas été sérieux non plus.
      Les obstacles sont là, et ils sont nombreux, mais il est totalement anormal que la FPJQ, dans un congrès sur le virage numérique, n'aborde pas cette question.