La part des autres

Le Canada arrive à la conférence de Paris sur les changements climatiques avec une réputation à refaire. Depuis son élection, le gouvernement Trudeau se démène pour convaincre le reste du monde que le Canada « saboteur de sommets » est chose du passé. La ministre de l’Environnement et des changements climatiques, Catherine McKenna, a participé à la rencontre préparatoire, peu après son assermentation, pour le faire comprendre, ses prédécesseurs ayant souvent boudé ces réunions.

Et elle dit ce que le reste du monde veut entendre. En point de presse vendredi, elle a précisé les attentes du Canada : un accord global « ambitieux » et contraignant prenant en compte les circonstances et les moyens des pays signataires, un contrôle des émissions pour maintenir la hausse des températures sous la barre des 2˚C, obligation de mise à jour et d’augmentation des cibles nationales tous les cinq ans, obligation de rendre des comptes, soutien pour les pays en développement…

De son côté, le premier ministre Justin Trudeau a profité des sommets auxquels il a participé depuis deux semaines pour répéter que le Canada voulait contribuer à la solution. Il a aussi réuni ses homologues provinciaux à Ottawa, lundi, pour préparer le terrain. Il sera à Paris en leur compagnie et celle des partis d’opposition et du grand chef de l’Assemblée des Premières Nations. Hier, il a annoncé une contribution substantielle au fonds d’aide à la transition des pays en développement.

Le chef du NPD, Thomas Mulcair, qui sera du voyage, avouait hier être heureux du ton du nouveau gouvernement, mais se disait déçu de voir le Canada se présenter dans la capitale française avec les cibles du gouvernement conservateur en matière de réduction de gaz à effet de serre (GES). Alors que le gouvernement Harper s’en tenait, d’ici 2030, à une réduction de 30 % par rapport au niveau de 2005, le NPD proposait une baisse de 34 % sous le niveau de 1990 d’ici 2025-2030 et une diminution de 80 % d’ici 2050.

Pour atteindre son objectif, le NPD promettait un système de plafonnement et d’échanges de crédits de GES qui aurait laissé le champ libre aux provinces ayant un plan d’action permettant de respecter, sinon de dépasser, les cibles fixées.

Les libéraux, en revanche, ont toujours dit qu’ils ne soumettraient pas de cibles avant d’avoir un plan d’action, négocié avec les provinces, pour les atteindre. On sait toutefois que pour eux, les cibles conservatrices représentent un plancher.

 

Selon M. Mulcair, cette approche est décevante, bien qu’il refuse maintenant de rappeler ses propres cibles. Selon lui, le fédéral doit se commettre, avec des cibles contraignantes, car c’est lui qui signera le traité et qui sera lié par lui. Ottawa doit aussi s’engager à adopter un plan assorti d’une loi imposant l’obligation de faire rapport chaque année sur les résultats obtenus.

Le chef néodémocrate veut rester vigilant, mais il est un peu coincé lorsque vient le temps de critiquer l’actuel gouvernement. Il sait qu’il est encore tôt pour le juger et qu’il aurait été pris dans la même souricière que M. Trudeau si le NPD avait été porté au pouvoir. Après avoir ignoré les provinces pendant dix ans, Ottawa ne peut plus leur dicter la marche à suivre. Il doit travailler avec elles puisque la plupart ont mis en place leurs propres solutions.

La courtepointe qui en résulte est maintenant tissée trop serrée pour être refaite. Elle n’est toutefois pas sans défauts. Elle n’offre pas au Canada un plan cohérent et capable de garantir l’atteinte d’objectifs précis. Il faut faire du raccommodage et inciter à agir les provinces qui tardent à le faire. Il en aurait été de même pour M. Mulcair.

 

L’assermentation du nouveau gouvernement a eu lieu il y a moins d’un mois, beaucoup trop près de la conférence de Paris pour permettre au fédéral et aux provinces de s’entendre sur autre chose qu’un message général. Dans le fond, ce que les premiers ministres s’apprêtent à faire à Paris est, à bien des égards, un exercice de relations publiques pour convaincre le reste du monde de lui accorder le bénéfice du doute en attendant qu’il ficelle son plan.

Les libéraux doivent, à ce chapitre, une fière chandelle au gouvernement albertain de Rachel Notley. Sans son plan de lutte contre les changements climatiques annoncé juste avant la rencontre de lundi, le message canadien n’aurait pas eu la même crédibilité à Paris.

Le plus gros du travail reste à faire. Les premiers ministres doivent se revoir dans les 90 jours suivant le sommet. C’est court pour dénouer ce qui est un enchevêtrement d’intérêts économiques, politiques et environnementaux. S’ils y parviennent, les provinces pourront prendre une bonne part du crédit ; elles se sont réunies au printemps dernier, à l’instigation du Québec, pour paver la voie à un éventuel consensus.

Le Canada part de loin et les autres pays le savent. Ils sont toutefois conscients que la donne a changé. Dans ce dossier, le gouvernement Trudeau bénéficie de la coopération des provinces et d’un capital de sympathie, que ce soit ici ou à l’étranger. Il lui revient de prouver, et rapidement, qu’il le mérite.

6 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 28 novembre 2015 07 h 15

    À surveiller: les sables bitumineux.

    L'extraction des sables bitumineux est responsable de 73% de l'augmentation des gaz à effet de serre au Canada depuis 1990.

    Or, le nouveau ministre des ressources naturelles a mentionné qu'il était possible de réduire les gaz à effet de serre tout en augmentant la production de sables bitumineux. (Voir : http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-s

    Le même ministre a mentionné que la promesse de révision du processus d'évaluation environnementale ne s'appliquerait pas aux évaluations en cours. Ces évaluations en cours sont sujettes au processus bidon ficelé par les conservateurs. Et l'évaluation d'Énergie Est est un processus en cours...
    (Voir : http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-s )

    Bien sûr, il s’agit d’un reniement du programme libéral sur la révision du processus d’évaluations environnementales (voir ici pour la promesse du PLC : http://www.liberal.ca/fr/changerensemble/evaluatio

    Il est clair qu’une évaluation vraiment scientifique du projet d’Énergie Est conclurait qui tienne compte à la fois de l’effet de l’augmentation de la production sur les gaz à effet de serre et les risques collatéraux rattachés au transport du pétrole supplémentaire comme produit, comme le risque de déversement du pétrole dans un pipeline et notre incapacité à y faire face convenablement, conclurait qu’un tel projet ne devrait pas être mis de l’avant.

    Et s’acharner à augmenter la production et à faire Énergie Est implique des ajustements plus grands dans toutes les autres sphères d’activité pour s’approcher de nos cibles de réduction.

    Espérons que ce gouvernement revienne à la raison en rétablissant un processus crédible d’évaluation environnementale aux projets en cours et qu’il révise les niveaux de production des sables bitumineux.

    Voyons voir comment le nouve

    • Raymond Labelle - Abonné 29 novembre 2015 16 h 48

      Une évaluation scientifique du projet Énergie Est qui tienne compte des risques et des conséquences d'un déversement du pétrole dans le Saint-Laurent recommanderait fort probablement d’abandonner le projet. D’autant plus qu’il semble déjà clair que nous ne sommes pas très bien en mesure de faire face à un tel déversement.

      Si en plus l’évaluation tient compte de l’acceptation sociale…

      Et c’est sans compter non plus les risques et l’acceptation associés au transport du pétrole par d’autres moyens (train, camion) et aussi les risques du transport par pipeline dans les centaines de cours d’eau qu’il traverserait.

      De façon plus globale, on devrait évaluer avec plus de minutie l’accroissement de la production de sables bitumineux: comment cette production elle-même pollue ou risque de polluer, ainsi que le transport accru correspondant de pétrole.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 novembre 2015 08 h 00

    Réponses

    À quoi sert de se réunir pour trouver des solutions si on arrive déjà avec toutes les décisions prises d'avance ? Et si nous avons l'intention d'améliorer nos positions avec le concours des autres, à quoi sert de se positionner dans des ordonnances préétablis ? Arriver dans une rencontre annonçant une position ouverte, les conclusions dans sa poche arrière, n’est-il pas démontrer une fausse image ?

    -Je suis prêt à vous écouter
    -Mais vous ne m’entendez pas.
    -Pourquoi dites-vous cela ?
    -Parce que votre idée est déjà faite.

    Ceci est exactement l’image d’une discussion stérile. Et c’est exactement ce que suggère le NPD (un peu comme les négos des libéraux provinciaux).

    PL

    • Yves Corbeil - Inscrit 28 novembre 2015 11 h 19

      Ces réunions servent à établir la date de la catastrophe avec les nouvelles cibles de tous et chacun. Et cette année le buffet sera écoeurant car tous connaissent la gastronomie Francaise et ses célèbres vignobles.

  • François Dugal - Inscrit 28 novembre 2015 16 h 39

    De la parole à l'acte

    Signer une entente est une chose, la respecter en est une autre.
    Vous rappelez-vous de l'entente de Kyoto?

  • Pierre Grandchamp - Abonné 28 novembre 2015 17 h 10

    Énergie est et Trudeau

    Alors que Obama a dit non au pipeline du pétrole sale, que Trudeau s'oppose au pipeline devant passer en British Colombia.....il semble bien que le Trudeau en question serait d'accord pour celui devant passer de strès nombreux cours d'eau et de très nombreuses terrez agricoles au Québec, soit le projet Énergie est.