Un peu de bonté

Pas roulé dehors depuis ma débarque en septembre, mais je me suis remis à la course. Jogger, l’été, c’est dégueulasse. L’eau vous pisse sur le visage, les vêtements vous collent au corps, l’air est irrespirable. Mais l’automne et l’hiver, c’est presque agréable. À condition d’aller très, très vite : se concentrer sur une respiration affolée permet d’éviter de se rendre compte qu’on a mal aux jambes, aux pieds. L’idée, c’est de choisir une douleur qu’on peut soutenir et qui crie plus fort que l’autre.

Jeudi matin, les bords de la rivière Saint-Charles étaient entièrement gelés, les fouets de graminées qui la bordent avaient tourné au gris cadavérique et semblaient figés, malgré le vent. Nature morte. Je ne pensais à rien du tout en courant, absorbé par mon souffle, et puis au bout d’un temps, je me suis finalement installé dans l’effort, dans le confort bien relatif du doloriste. Et je me suis mis à penser à ces gens déçus de n’avoir pas autant de réfugiés à recevoir qu’ils escomptaient.

Cinq cents bénévoles de Québec. Du monde prêt à aider, juste pour rendre service. Cinq cents personnes qui prennent le téléphone et qui disent : vous avez besoin de ce que j’ai de plus précieux : mon temps. Eh ben, je vous le donne.

Je fais du sport pour mieux réfléchir, pour évacuer la colère qui m’étreint en permanence, alimentée par les certitudes des cons, par ceux qui profitent de la peur des autres, par ceux qui ont tout et malgré cela posent en victimes.

Jeudi matin, j’étais doublement léger. Soulevé par l’effort autant que par cette idée d’une bonté gratuite, sans retour sur investissement ni grand chèque en Coroplast au téléthon de la bonne conscience collective. Des gens qui font du bien, simplement parce que c’est la chose à faire.

Il y a deux ans, j’avais rencontré des bénévoles qui entraînaient des jeunes raccrocheurs en course à pied. Je leur avais demandé, à chacun : pourquoi tu fais ça ?

J’avais le goût d’aider, ont-ils tous répondu. Des universitaires qui n’ont pas une seconde à eux ; ils faisaient un détour pour donner du temps et de petits morceaux d’humanité à des jeunes qui en avaient besoin. Avec, en retour, la satisfaction diffuse d’avoir fait du bien.

Pas de la charité organisée. Pas une guignolée à laquelle on les obligeait à participer. Pas un cinq piastres à l’Armée du salut avant d’aller en claquer mille en cadeaux. Du temps. Du saint temps.

La bonté des étrangers envers d’autres étrangers me fascine. Elle me réconcilie avec le monde.

Je lisais cette semaine une nouvelle à propos d’une femme tombée à vélo et que personne n’a aidée, les voitures poursuivant leur chemin en la laissant là, au milieu de la chaussée, et mon dégoût pour ces salopards a été rapidement chassé par un autre souvenir.

Celui de ceux qui me sont venus en aide lorsque je suis moi-même tombé en septembre. Deux passants et un père de famille venu chercher son enfant à la garderie à côté. Même si j’étais accompagné, ils m’ont soigné, ont appelé l’ambulance, m’ont rassuré. Je ne les ai plus jamais revus, je ne me souviens même pas de leur visage. Les ambulanciers m’ont emmené alors que je ne les avais même pas remerciés, mais je suis certain qu’ils s’en fichent.

Les bords de la rivière Saint-Charles étaient gelés, jeudi. Les images des migrants dans le froid, de vieux duvets sales sur les épaules. J’ai songé que nous sommes tous parfois des réfugiés, à la merci de la bonté des autres.

Quel monde détraqué où la générosité est une anomalie que l’on souligne à grand trait. La bravoure aussi. Comme ces spectateurs qui ont aidé des victimes à sortir du Bataclan, au péril de leur vie. Ce sont les membres d’Eagles of Death Metal qui les racontent dans une entrevue à Vice, qu’on écoute en frissonnant d’horreur, les larmes aux yeux. Surtout quand ils disent qu’ils veulent être les premiers à rejouer sur cette scène. Don de soi.

Et puis il y a ces chanteurs d’opéra allemands qui ont entonné L’hymne à la joie pour enterrer les discours d’une manif antimigrants qui se tenait devant leur salle. Une onctueuse couche de Beethoven sur la petite haine minable de l’extrême droite des pissous.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas une certaine naïveté là-dedans. Mais peut-être aussi qu’il en faut encore un peu. Pas pour rêver un monde de Calinours. Seulement pour avoir le goût de se battre pour quelque chose d’autre que de la politique, pour une intégrité qui ne serait pas que territoriale, mais aussi morale. Pour que la bonté ait encore un sens, et ne soit plus qu’un déculpabilisant saisonnier.

Cinq cents personnes qui attendaient les réfugiés qui ne seront finalement que deux cent trente. Malgré les radios qui crient au loup. Malgré l’argent qu’il en coûtera.

Elles sont un peu comme les lumières de Noël, dans la nuit qui tombe de plus en plus tôt en décembre. Soudainement, on ne voit plus qu’elles. Et pendant un instant, les ténèbres reculent enfin, devenues décor de la lumière plutôt que ce qui normalement l’avale.

12 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 28 novembre 2015 09 h 35

    La bonté spectacle!

    La bonté ne se mesure pas ! Ni en migrants, ni en argent!Elle est permanente, sans discrination!

    La plus grande est celle de tous les jours! Celle de la pensée, celle qui marque nos rapports avec les gens que l'on côtoie! Celle qui conditionne notre regard et notre jugement sur nos proches et notre société! Cette bonté est la plus difficile à donner; elle conduit à la solidarité! Des signes inquiétants montrent que sur ce plan, la générosité a reculé! L'État devient un ennemi juré, le bien commun un rêve dépassé! Des barrières de préjugés semble s'être dressées.

    L'occasion est belle, nos gouvernements se trouvent soudain des vertus! Avec tambours et trompettes, leur générosité résonne! Cette musique sonne faux! Devant la misère quotidienne, devant les injustices et les inégalités, mes oreilles s'étaient habituées à d'autres sons, à d'autres tonalités!

    Mais la bonté ne se laisse pas abattre facilement. Elle est coriace. Elle plonge des racines profondes dans le coeur humain. La plus difficile à pratiquer est celle de tous les jours, celle de ce que l'on dit des parents et amis! Celle-là aussi peut changer des vies!

  • Gilbert Turp - Abonné 28 novembre 2015 09 h 42

    Le fer dans la plaie

    Quelle tristesse de lire que Québec ne recevra que deux centaines de réfugiés alors que 500 personnes s'offrent pour les accueillir.

    Je suis déçu de voir que sur 7000 réfugiés, Montréal en recevra 6000. Montréal est une ville à bout de souffle, ses services aux populations fragiles craquent de partout. J'espère me tromper, mais je crains que notre trou de beigne soit la pire place pour intégrer ces réfugiés comme il faut.

    • Gilles Théberge - Abonné 28 novembre 2015 15 h 40

      Moi aussi je trouve que c'est un curieux calcul que d'envoyer les réfugié en nombre à Montréal.

      Si on voulait intégrer les nouveaux arrivants à la société québécoise, on leur aurit fourni un bais de québécois.

      Dans des villes Comme Québec, Trois Rivières, Rimouski, Saguenay, Sherbrooke, Saint Hyacinthe, Drummondville, pas Montréal!

      Mais il faut croire que les gens qui ont été élus récemment sont ordinaires.

      Et qu'ils coninuuent de réfléchir avec leurs pieds...

      À moins que leur calcul soit différent.

      Tsé veux dire...

    • Hélène Gervais - Abonnée 29 novembre 2015 07 h 49

      Je ne suis pas surprise du tout. Les réfugiés se sentent plus à l'aise de retrouver des leurs, même inconnus, pour se refaire une vie, parler leur langue et être compris. Québec, et les régions hélàs, n'ont jamais été un refuge pour ces derniers, au contraire, ceux qui y sont envoyés, se dépêchent à en repartir pour Toronto où il y en a beaucoup qui leur ressemblent. Alors Montréal demeure un berceau pour ceux qui n'ont plus de pays.

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 novembre 2015 10 h 20

      Alors, la solution, Mme Gervais, serait d'engager des arabophones comme accueilleurs HORS de Montréal.

  • Joane Hurens - Abonné 28 novembre 2015 13 h 40

    Vous aussi, vous faites le bien!

    Monsieur Desjardins,

    Vous aussi, vous faites le bien car vos textes sont un baume pour l'intelligence et le coeur. Un véritable baume dans la cacophonie ambiante. Le Devoir a bien de la chance de pouvoir compter sur vous et nous aussi! Bref, vos textes font du bien!

    ps: à vos débuts, je vous ai déjà fait une petite critique sur je ne sais plus quoi. Mais aujourd'hui, vous êtes devenu «pas mal bon», dans les meilleurs. Merci!

    • Claude Poulin - Abonné 28 novembre 2015 17 h 44

      Complètement d'accord avec ce commentaire. Les chroniques de David Desjardins en plus de nous aider à réfléchir sur les travers de notre société sont écrites dans une langue admirablement maîtrisée. En effet, Le Devoir a vu juste en lui confiant cette responsabilité et nous souhaitons à David Desjardins de continuer de se rétablir physiquement.

  • Julien Forcier - Inscrit 28 novembre 2015 14 h 54

    Une question de langue.

    Il me semble que c'est assez clair. Notre on gouvernement lui n'a pas tarder à comprendre que la meilleure façon d'angliciser les immigrants, c'est de les recevoir à Montréal plutôt qu'en province.

    Le danger pour nos dirigeants serait de voir tous ces immignrant à Québec ou en province, fréquentant des écoles francaises. Ce ne serait pas pratique de voir 6000 immigrants apprendre le français.Mais quelle joie ce serait pour notre gouvernement de voir comment notre belle province est en train de se plier aux désirs de nos dirigeants anglophones d'Ottawa.

    Le rêve de nos dirigeants serait réalisé: une seul Canada, une seule langue. Mais pour ce faire, il y a plus de possibilités d'apprendre l'angalis à Montréal que dans des coins perdus du Québec rural. Ici, le bonheur est loin d'être dans le pré.

    Julien Forcier abonné
    28 novembre 2015

  • Denis Paquette - Abonné 28 novembre 2015 16 h 47

    L'Empathie

    Merci cher ami, c'est ce que j'appelle de l'empathie certains en ont d'autres pas, mais une chose est sur, il ne faut jamais en douter, c'est ce qui différencie les humains meme si pas nombreux, c'est une capacité d'aimer et ca n'a pas de prix, bonne journée et longue vie