Seuls, ensemble

« Comment veux-tu que je bâtisse quelque chose de sérieux avec un gars quand même moi, quand je te dis que j’ai des bonnes valeurs, je réussis à me perdre dans des superficialités ? » affirme Sandrine (à droite), l’une des jeunes mis en vedette dans le documentaire L’amour au temps du numérique.
Photo: Télé-Québec « Comment veux-tu que je bâtisse quelque chose de sérieux avec un gars quand même moi, quand je te dis que j’ai des bonnes valeurs, je réussis à me perdre dans des superficialités ? » affirme Sandrine (à droite), l’une des jeunes mis en vedette dans le documentaire L’amour au temps du numérique.

Cette semaine, la réalisatrice Sophie Lambert a présenté la version finale de son documentaire L’amour au temps du numérique (qui sera présenté lundi et mardi prochain, à 21 h, à Télé-Québec) aux six jeunes du millénaire qu’elle a suivis dans leur quête amoureuse.

Elle était très nerveuse.

Nerveuse, car les producteurs qui ont visionné le document ont été choqués par leurs confidences et l’authenticité avec laquelle ils se dévoilaient. « Ils trouvaient que ce que je montrais, ça n’avait pas de bon sens », confie Sophie, accroupie sur un divan, avant son cours de yoga chaud.

Pourtant, quand sa gang a terminé de regarder le 2e épisode, elle s’est tournée vers la réalisatrice. Les jeunes ne voyaient pas où était le problème. « Ben, c’est nous, ça. »

Pour les X, les boomers — et même quelques Y — ce documentaire révèle un véritable choc générationnel.

Réalité démaquillée

Pour ce documentaire, Sophie Lambert voulait tâter le pouls de ce qui se passe dans la jeune vingtaine et briser les tabous. « J’ai mis mon coeur sur la table, dit cette ex-participante à la Course destination monde. Ce sujet, je l’aborde sans jugement, car ils ont des choses à nous apprendre. C’est notre génération qui a créé les technologies après tout. »

Après avoir parlé à plus de 80 d’entre eux, elle a choisi ces six personnages âgés de 19 à 24 ans et les a suivis pendant qu’ils pêchent sur Tinder, Badoo et Facebook, se pomponnent, cherchent de la compagnie pour un café. Ici, cette génération, qui a l’habitude de superposer les filtres et multiplier les retouches pour se montrer sous son plus beau jour sur les réseaux sociaux, ne se bâdre pas à maquiller sa réalité.

Stef, Stevo, Karine, Sandrine, Timothé et Gabrielle expriment de façon crue et sans détour (vraiment, aucun) leur vision de l’amour. Ils parlent librement de leurs ITS, du nombre de partenaires sexuels qu’ils ont eus, révèlent leurs préférences sexuelles — et leurs dégoûts —, vont jusqu’à dire à la jusqu’à dire à la caméra qu’ils sont (tous) épilés intégralement ou encore qu’ils ont trompé leur chum à plusieurs reprises (bien qu’il ne soit pas au courant). Des six, un seul croit à la fidélité.

Leur vision de l’amour, c’est une vision de sexe. Le partenaire est un produit de consommation servant à combler un vide émotionnel. La chasse se fait au bout des doigts en faisant défiler les photos sur un cellulaire. Bien évidemment, les critères de sélection sont souvent basés sur l’apparence physique. La réalisatrice a été surprise de voir l’aisance avec laquelle ils jonglent avec tout ça.

« Oui, ils sont dans l’image, dans l’hypersexualisation, oui ils font juste “swiper” à gauche et à droite, dit-elle. Mais ce sont nos enfants et ils ont peut-être des choses à nous apprendre. Ils sont en recherche identitaire, professionnelle, ils se cherchent dans l’autre. C’est notre génération qui a créé les technologies et là, ils ont tout ça à leur disposition. Ça prend du temps, connaître quelqu’un, et si on se tasse à la moindre épreuve et qu’on n’arrive pas à se construire une histoire, on accumule les déceptions. Alors oui, le constat est triste. Triste parce qu’ils sont seuls. »

Seuls, ensemble.

Les parents n’ont aucune idée de ce qui se passe, note Stef, 21 ans, corps bronzé en salon et musclé au gym. « Ils ne comprennent pas le fait qu’on puisse être accro à une machine. » Qu’ils puissent coucher avec une personne avant de la connaître. Parce que la dynamique qui émerge dans cette jungle du dating, c’est « le premier qui s’attache a perdu », comme il dit.

Constat que fait Sophie Lambert. « Il y a 40 ans, il y avait tout un rituel de séduction. Maintenant, sur les “apps”, c’est très instantané, c’est direct. C’est “veux-tu baiser ?” et les gens disparaissent. Il n’y a pas cette responsabilité envers l’autre. »

L’art de la fuite

À la caméra, Stevo, 24 ans se confie. « Sur Instagram, ce qui pogne le plus, ce sont les beaux bodys… Habituellement, si, dans la première heure, je n’ai pas plus de 100 “ likes  [sur ma photo], je vais la deleter, car les gens n’ont pas d’intérêt. »

En voyant ces premières minutes de documentaire, j’ai vite mis Stevo dans la case du gars superficiel. Suivant, next. Sans m’en rendre compte, j’ai fait la même chose que les célibataires qui cherchent l’amour du bout des doigts : choisir de m’intéresser ou pas à l’autre en se basant juste sur son image.

À la première impression, on ne devine pas l’ampleur de sa solitude. « J’ai vraiment l’impression que les gens me voient juste comme un “boytoy ”, et non comme quelqu’un avec qui tu vas faire ta vie, mais quelqu’un avec qui tu vas avoir du sexe pis du fun. » Le documentaire nous apprend à le connaître, il se révèle touchant, sensible, si bien qu’on a juste envie de faire un câlin et d’inviter à prendre un café.

Même chose pour Sandrine, une hôtesse de 21 ans et dont le corps sert d’outil d’autopromotion en ligne. Une fille intelligente et éloquente qu’on voit se transformer au fil des rencontres avec Sophie. « On accorde tellement d’attention à des choses superficielles, que c’est à se demander où on s’en va. Comment veux-tu que je bâtisse quelque chose de sérieux avec un gars quand même moi, quand je te dis que j’ai des bonnes valeurs, je réussis à me perdre dans ces choses-là ? »

« Je sens qu’à travers toutes ces blessures, y a des carapaces qui se forment, poursuit la réalisatrice, mère de trois enfants. Une bataille est en train d’être livrée. Plus ta carapace va être épaisse, plus ça va être difficile de réellement entrer en contact avec l’autre, de se montrer dans sa vulnérabilité parce qu’on a tellement peur de se faire mal. Ces jeunes-là sont matures, super éduqués et ils s’affirment. Je ne parlais pas comme eux à 21 ans. Mais on peut aussi s’aider entre générations, leur dire “regarde, respecte-toi”. Prends du temps. C’est comme ça que je le vois. »

Les six qui portent la voix du millénaire rêvent de mariage, d’enfants, de fidélité. D’amour comme au temps de leurs parents. Ils ont espoir de trouver l’âme soeur. Et la majorité est persuadée que ça ne se fera pas sur les réseaux sociaux. Mais dans la vraie vie.

Celle sans filtre, sans fard.



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