Les intouchables de notre société

Je l’avoue, ma confiance en la commission Charbonneau était à son maximum. La nomination des deux commissaires m’a donné un immense espoir de voir le ménage tant réclamé se faire enfin, malgré l’absence du 3e commissaire, déjà frappé par la maladie. J’y croyais vraiment. Je me disais qu’on parlerait dorénavant du Québec « avant la commission » et du Québec « après la commission ». Sortir enfin du bourbier de la collusion et de la corruption, du cynisme du monde des « grosses affaires », du mépris du monde politique envers les citoyens, du virage plus que douteux de certains chefs syndicaux, un rêve d’espoir de grand ménage pour permettre un retour de la fierté et du bon sens. Partout. Comme un grand coup de torchon.

J’ai gaspillé plusieurs centaines d’heures de ma vie à les regarder défiler devant la commission, à les écouter dire sans rire qu’ils ne savaient rien, qu’ils n’étaient pas au courant, et qu’ils avaient veillé au grain chaque jour de leur vie. Sauf quelques petits comiques, ils avaient tous l’air de prendre la commission très au sérieux et juraient sur la Bible sans sourciller qu’ils ne diraient que la vérité, toute la vérité.

Avec le temps, il est devenu évident que les gros morceaux, les vrais de vrais témoins seraient servis au dessert. La commission a tenu salon à huis clos pour certains grands personnages dont nous ne saurons jamais la raison pour laquelle ils étaient convoqués dans ces conditions très particulières. C’est là que j’ai commencé à me demander si la commission allait utiliser la méthode « deux poids, deux mesures ». Je n’avais peut-être pas tort de me poser la question. Peut-être y a-t-il des intouchables dans notre société. Il était temps que nous nous en rendions compte. Personne n’est au-dessus des lois, se tue-t-on à répéter. On devrait ajouter : mais ça dépend.

À 45 millions pour 1700 pages, je crois que la commission, si elle ne se sentait pas les reins assez solides pour nommer des coupables, aurait pu au moins distribuer des blâmes bien sentis. Ça nous aurait fait du bien à l’âme et ça nous aurait permis d’expliquer à nos enfants pourquoi la commission était nécessaire et que, grâce à elle, ils vivraient dans un monde meilleur. Quatre ans pour accoucher d’un pétard mouillé, c’est plus difficile à expliquer à des enfants. Ou à des adultes, d’ailleurs.

Au bout du compte, le plus grave est probablement qu’on se servira de la commission Charbonneau comme exemple pour refuser que d’autres commissions puissent voir le jour. On dira que ça coûte des fortunes, que ça ne sert à rien et qu’on n’a pas besoin d’une commission pour savoir ce qui ne va pas.

Pour ma part, j’en voudrai toujours un peu à la commission de m’avoir fait gaspiller des heures de ma vie à suivre ses travaux pour être si déçue à la fin de tout. À l’âge que j’ai maintenant, les heures gaspillées ne se retrouvent jamais. Il y a longtemps que je sais que je ne suis pas éternelle, mais ce n’est pas une raison pour gaspiller les années, les jours ou les heures qu’il me reste.

La commission a laissé 60 recommandations en héritage. Nous pourrions nous regrouper, nous les citoyens et les citoyennes, pour former un comité de surveillance pour nous assurer que les 60 recommandations ne finissent pas dans les tablettes ou dans les multiples poubelles du Québec. Autrement, les responsables des changements vont nous rendormir pour ne pas être dérangés. Si on s’y mettait à plusieurs, on pourrait peut-être terminer le travail de la commission.

Je ne peux m’empêcher de penser que mardi soir dernier, il y a quelques bouteilles de champagne qui se sont ouvertes derrière des rideaux clos. Si on avait tendu l’oreille, on aurait probablement entendu les soupirs de soulagement. Il leur suffira de se tenir tranquilles pendant quelque temps et puis de reprendre là où ils avaient laissé.

Ce n’est pas ce que la commission souhaitait comme résultat. Mais c’est probablement ce qu’elle aura. Hélas.

Business as usual… Sûrement les plus beaux mots de la langue anglaise ou française pour plein de monde. Ne dérangez rien, laissez les choses comme elles étaient. Surtout ne soulevez pas la poussière, ça ne donnera rien au bout du compte. Dites-vous que ça prend de tout pour faire un monde, des bons et des méchants, des « bright » et des moins « bright », des indésirables et des intouchables.

N’empêche, on est passé bien près de nettoyer notre environnement humain. Quelle belle leçon de courage et de lucidité ça aurait pu être. Mais les citoyens n’ont pas dit leur dernier mot. Il va leur falloir un sacré courage pour passer au travers de la résistance politique qui va se réorganiser, c’est certain, avec encore plus d’appétit pour le pouvoir et la richesse. Il faudra les avoir à l’oeil.

À voir en vidéo