Dissension ou sabotage?

L’ancienne vice-première ministre, Nathalie Normandeau, avait provoqué de grands éclats de rire en déclarant que les représentants des firmes de génie-conseil et d’entreprises de construction qui se bousculaient dans ses cocktails de financement voulaient simplement l’encourager à poursuivre son bon travail.

Si ce n’était pas aussi désolant, on aurait rigolé tout autant à la lecture de la note de dissidence que l’ex-vérificateur général Renaud Lachance a annexée au rapport de la commission Charbonneau. À l’en croire, ce que les firmes d’ingénieurs appellent le « développement des affaires » ne doit pas être confondu avec la recherche de contrats. Sans blague ! Cet homme qu’on croyait sérieux est en réalité un farceur.

Durant les audiences publiques, il était apparu très rapidement qu’il serait très difficile, voire impossible d’établir un lien direct entre le financement des partis provinciaux et l’octroi de contrats publics, comme il avait été facile de le faire au niveau municipal. Les témoignages des dirigeants d’entreprises laissaient cependant peu de doute sur le lien « indirect » que réfute M. Lachance.

Même s’ils auront pour effet de s’annuler l’un l’autre dans l’esprit de la population, les avis divergents des deux commissaires n’ont pas le même poids. La formation et l’expérience de la juge Charbonneau dans l’appréciation de la preuve la rendent beaucoup plus apte à lire entre les lignes des témoignages que la formation comptable de M. Lachance.

On peut facilement imaginer la rage intérieure de Mme Charbonneau au moment de présenter son volumineux rapport sachant très bien qu’on retiendrait essentiellement les trois pages dans lesquelles son collègue exprimait son désaccord. M. Lachance le savait aussi. Dissension ou sabotage ?

Certes, cela n’enlève rien à la crédibilité du rapport en ce qui concerne les municipalités ou les syndicats, qui ont dû procéder à une épuration avant même sa publication, mais le lien entre le financement des partis politiques provinciaux et l’octroi des contrats publics était au coeur du mandat de la commission. À cet égard, quatre ans de travail se terminent en queue de poisson.

 

Le titre dont le Journal de Montréal avait coiffé sa première page de mercredi reflétait parfaitement le triste résultat. Tous ceux qui se sont retrouvés sur la sellette durant les audiences de la commission sont aujourd’hui « morts de rire ». Malgré les nombreux préavis qui avaient été envoyés, personne n’a été blâmé.

Le soulagement des libéraux en voyant ce cadeau tomber du ciel était à la mesure de la fébrilité avec laquelle ils attendaient la publication du rapport. À l’Assemblée nationale, seuls les impératifs du décorum les ont empêchés de tirer la langue à leurs collègues de l’opposition qui avaient réclamé la création de cette commission pendant des années.

En réalité, le gouvernement Couillard risquait peut-être moins qu’on pouvait le croire. Le prix que le PLQ avait à payer pour les années Charest l’a sans doute été dès l’élection de 2012. Et après autant d’allégations, il a été remarquablement modeste. Tout ce qu’on savait déjà sur ses méthodes de financement aurait dû lui mériter une véritable raclée, alors qu’il a simplement reçu une tape sur les doigts. Le retour au pouvoir des libéraux, à peine 18 mois plus tard, a plutôt démontré que la peur de l’indépendance était plus forte que le dégoût inspiré par la corruption. M. Lachance n’en a pas moins droit à toute leur reconnaissance.

 

Même si le premier ministre Couillard faisait lui-même partie de ces ministres qui devaient récolter au moins 100 000 $ par année pour remplir les coffres du PLQ, ceux qui sont égratignés dans le rapport ont disparu du paysage politique. Il y a bien Julie Boulet, mais M. Couillard, dont elle a déjà été la ministre déléguée, a déjà d’autres raisons de la laisser terminer sa carrière sur les banquettes arrière.

L’opposition a raison de reprocher au gouvernement d’avoir refusé la tenue d’un huis clos, qui aurait permis aux journalistes de prendre connaissance du rapport à l’avance et de poser les questions pertinentes. Il n’est pas moins désolant d’en être réduit à ce péché véniel quand on pense à toute la magouille dont on aurait souhaité l’entendre rendre compte. Contrairement à François Legault, dont le parti n’a jamais été en position d’accorder le moindre contrat public, M. Couillard n’a même pas senti le besoin de s’excuser ni de rembourser.

Anticipant plus de dommages, le gouvernement s’était préparé à la publication du rapport. Le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, avait déjà évoqué la création d’une Autorité des marchés publics, comme le recommande la commission. En d’autres circonstances, Renaud Lachance aurait certainement été un candidat de choix. Aujourd’hui, le retour d’ascenseur serait malheureusement un peu trop flagrant.

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