Le choc du réel, prise 2

Jusqu’à mardi, le premier ministre Justin Trudeau n’en a pas démordu. Le Canada recevrait 25000 réfugiés syriens avant la fin de l’année 2015, a-t-il répété partout, de Moose Jaw à Antalya.

Les questions des provinces, les avertissements des groupes d’aide aux réfugiés, les doutes exprimés par bien des Canadiens ont fini cependant par trouver écho auprès de son équipe. La date butoir du 1er janvier a été reportée de deux mois. On promet cependant d’identifier d’ici la fin de l’année les 25 000 personnes vulnérables qui trouveront refuge au Canada.

L’opération prendra donc un peu plus de temps, mais c’est « pour bien faire les choses », a martelé le ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, John McCallum. Plus encore, les ministres se sont rendus aux arguments de ceux qui craignaient que, dans son empressement, le gouvernement loge un grand nombre de réfugiés pendant des semaines dans des casernes et des hôtels, ce qui aurait ajouté à leur incertitude. L’objectif sera plutôt de les transférer dès que possible, si ce n’est immédiatement, dans leurs communautés d’accueil, qu’on veut déterminer à l’avance.

On pourrait blâmer le chef libéral pour son entêtement initial, mais ce dernier a eu du bon. Si le gouvernement avait fléchi avant même d’avoir toutes les données en main, le rythme frénétique auquel ont travaillé les fonctionnaires, les provinces, les municipalités, les parrains privés et les organisations non gouvernementales n’aurait pas été le même. L’urgence a poussé tout le monde à redoubler d’efforts.

Cela explique en partie que le nouveau gouvernement ait pu, en moins d’un mois, élaborer et présenter un plan détaillé et réfléchi, mieux adapté à la réalité et ayant de bonnes chances de réussir. La sélection, les vérifications de sécurité et de santé, le transport, l’hébergement, la détermination de communautés d’accueil, tout a été prévu pour assurer la sécurité des Canadiens et celle des réfugiés.

 

Pour parvenir à ses fins, le gouvernement a toutefois dû mettre de l’eau dans son vin, et à plus d’un chapitre. Il y a l’échéance, qui a été légèrement repoussée, ce dont peu de gens lui tiendront rigueur, mais il a aussi nuancé cet engagement d’accueillir 25 000réfugiés syriens parrainés par le gouvernement. Des réfugiés admis d’ici la fin février, 15 000 seront pris en charge par Ottawa. Les dix mille autres seront parrainés par des groupes privés. En fait, ces derniers prendront sous leurs ailes 8000 des 10 000 premiers réfugiés à fouler le sol canadien en décembre.

Le nombre promis de parrainages gouvernementaux ne sera atteint qu’au fil de l’année 2016. Ils s’ajouteront donc à ceux qui viendront d’ici la fin février. Cela veut dire que le Canada accueillera plus de 35 000 réfugiés syriens d’ici un an, sinon plus. On ignore toutefois si cela aura un impact sur l’accueil de réfugiés dans d’autres parties du monde, ce qui serait désolant.

Ce recours au parrainage privé, a-t-on expliqué, est en partie attribuable aux choix du gouvernement précédent, qui privilégiait cette filière. Mais elle sert bien les libéraux aujourd’hui. Les nombreux dossiers qui traînaient et les personnes identifiées et sélectionnées depuis septembre composent une bonne partie de cette première cohorte de 10 000 réfugiés. En d’autres mots, le gouvernement libéral en doit une aux conservateurs.

Il en doit une aussi auxfonctionnaires et partenaires du fédéral, Canadiens inclus. M. McCallum en a convenu sans hésitation. « Ce n’est pas un projet fédéral ni même un projet gouvernemental, c’est un projet national pour tous les Canadiens », a-t-il dit.

 

Les libéraux ont le mérite par contre d’avoir mis le pied sur l’accélérateur et d’avoir haussé la barre pour faire face à cette urgence humanitaire qui ne finit plus de durer. Dans la foulée des attentats de Paris, quelques sondages ont cependant montré qu’une majorité de Canadiens souhaitait que le gouvernement ralentisse le pas, surtout pour des raisons de sécurité.

En déplaçant de huit semaines la ligne d’arrivée, le gouvernement sert sa cause. Il envoie le message qu’il a entendu les préoccupations des gens. Il rassure ceux qui s’inquiétaient et répond aux groupes favorables à son plan, mais sceptiques quant à la capacité, en si peu de temps, d’offrir un accueil approprié aux réfugiés.

Les premières étapes de cette opération de grande envergure relèvent largement d’Ottawa, mais une fois les réfugiés arrivés au pays, il restera beaucoup à faire, et le succès de cet élan de générosité ne dépendra plus seulement du gouvernement fédéral. Voilà qui comporte un risque pour les libéraux. L’idée étant la leur, un échec leur serait imputé.

Mais c’est le pari qu’a fait Justin Trudeau dans plus d’un dossier. Certaines de ses promesses les plus ambitieuses exigent pour aboutir qu’il parvienne à mobiliser les provinces, les municipalités, les organisations non gouvernementales et les citoyens. On le voit dans le dossier des changements climatiques. Il en ira de même dans celui des infrastructures. Celui des réfugiés syriens représente pour sa part un premier test vraiment concret.

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2 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 novembre 2015 04 h 58

    Différence

    Voilà la différence entre un gouvernement central qui ne fait qu'à sa tête et un autre qui ne s'occupe des autres. Faudra s'y faire.

    PL

  • André Nadon - Abonné 25 novembre 2015 08 h 23

    Du bon journalisme!

    Manon Cornelier nous a habitués à des reportages vraiment objectifs et honnêtes dans ses conclusions. Elle est un exemple pour ses confrères et soeurs qui ont tendance à l'invective et aux gérants d'estrade dans lesquelles transparaît leurs états d'âme.
    Ces changements au projet illustrent d'une façon, on ne peut plus claire, la nécessité, pour les gouvernements, d'être à l'écoute des critiques et suggestions de l'Opposition qui, dans notre régime britannique, représente la majorité de la population.
    Espérons qu'au Québec, le gouvernement Couillard en prendra bonne note plutôt que d'accuser l'Opposition de tous les maux et de xénophobie.