Chants d’épuration

C’était vendredi soir, avant l’orage. Je revenais du théâtre avec un ami. Les rues sombres de Saint-Sauveur balayées par les phares de l’auto, traversées par notre conversation sur l’adaptation de 1984 que nous venions de voir.

Je l’ai laissé devant chez lui ; suis rentré en écoutant Bashung chanter sa cité lacustre plutôt que la radio, ignorant qu’à la maison, dans l’ordi, attendait l’horreur.

La pluie de projectiles. Les éclairs de haine. Le crépitement des AK-47.

Et les opinions, déjà. Le dernier projectile n’avait pas quitté son chargeur que tout ce qui jappe en avait une.

La mienne ? Mettons les choses au clair tout de suite : je n’en ai pas qui soit valable. Sauf peut-être à propos des opinions, justement.

Vendredi 13, l’espace médiatique a été pris en otage par les réseaux sociaux, devenus une sorte de déversoir sans fin où tous les avis se valent, où en moins de temps qu’il n’en fallait pour avoir réfléchi, on avait l’indécence d’étaler une couche de haine sur des plaies ouvertes.

Je ne suis pas tellement mieux. Sur le coup, j’ai écrit : « Fuck, on dirait le début de Soumission. » Mais j’ai ensuite écarté les débats concernant cette allusion au roman de Houellebecq, qui s’amorce dans une sorte de guerre civile ressemblant un peu trop au décor du Paris de la dernière semaine. « C’est pas le moment », ai-je écrit, regrettant mon commentaire à chaud, parce qu’inutile.

Puis, j’ai éteint l’ordi. Accablé par ce que j’avais vu, mais lu aussi. Non sans avoir préalablement flushé les comptes Twitter de quelques personnalités médiatiques qui, elles, frémissaient. Pas d’effroi. Même pas de peur. Elles semblaient plutôt animées par une sorte de tremblement hostile, jubilatoire, qui rappelait justement ce passage du 1984 d’Orwell où les citoyens sont sommés de montrer qu’ils pensent « du bon bord » en injuriant en choeur les ennemis du régime.

Moment d’obligatoire détestation appelé « Les deux minutes de la haine ».

« Don’t blame me, I voted Conservative », relayait l’un. « Et dire que la plus grande menace, c’est censé être les changements climatiques », raillait l’autre. Pussy PM, ajoutait un troisième, déplorant ainsi la décision de Justin Trudeau de retirer des cieux les CF-18 censés combattre le groupe EI.

Qu’importe si, en réalité, les changements climatiques représentent effectivement un danger potentiel plus important que le terrorisme. Que les avions canadiens dans le ciel du nord de l’Irak et de la Syrie soient purement symboliques, sans grande incidence sur les avancées du groupe EI.

Il fallait encore avoir raison. Il fallait déverser son mépris politique. L’intox habituelle.

Celle faite des habituelles demi-vérités et des raccourcis du prêt-à-penser des élites de la petite meute médiatique qui a tout à gagner en soufflant sur les braises de l’inquiétude légitime de la population. C’est bien de son fonds de commerce qu’il s’agit. La peur.

On s’attendrait à ce que nos élus fassent un peu mieux que les tatas qui reprennent le chant d’épuration de ténors et Castafiore de la droite, et qui appellent à la fermeture des frontières aux réfugiés syriens.

Mais c’est parfois trop leur demander que de gouverner plutôt que de jouer les Cassandre. De rassurer avec réalisme, de transmettre une information juste plutôt que de faire reposer des décisions cruciales pour la vie de milliers de personnes qui fuient la terreur sur des préjugés, maquillés en opinions éclairées. Au mépris des faits encore une fois.

Quels faits ?

Tous ceux que les marchands d’angoisse collective refusent d’entendre.

Cela fait une semaine qu’ils ignorent les statistiques sur l’accueil de réfugiés aux États-Unis. Les analyses sur la difficulté de faire passer des terroristes par le tamis de l’immigration. Les répercussions espérées par les extrémistes de l’organisation EI, qui carburent à notre mépris, notre peur, notre rejet, notre haine.

Je n’ai pas d’opinion sur la question, disais-je. Je recueille des faits. Des avis d’experts qui ne sont pas teintés par la politique, la peur de l’électorat ou la volonté d’exciter les esprits pour obtenir des cotes d’écoute. C’est pas de l’angélisme, non plus. Personne n’évoque le risque zéro, sinon pour dire qu’il n’existe pas.

Je n’ai pas d’opinion, sinon sur toutes les autres qui forment, depuis vendredi 13, une sorte de bruit blanc. Une pluie sur un toit de tôle en plein orage. Un boucan d’enfer qui nous empêche de discuter et nous force à hurler comme des perdus, alors que nous sommes à l’abri, bien au chaud. Frissonnant de peur dans notre enclave de paix, au milieu du monde qui souffre.

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7 commentaires
  • Jean-Pierre Brouillette - Inscrit 21 novembre 2015 08 h 12

    Pas d’opinion?

    Allons bon, qui n’a pas d’opinion? Bonne, mauvaise, douce, relative, songée, acidulée,méchante, favorable; si vous avez une idée, un cerveau, quelques secondes de réflexion, vous aurez probablement une opinion puisque vos pensées se filtrent et se comparent à votre connaissance déjà acquise avec l’information atteignant vos yeux et oreilles. De l’ironie de votre part bien sûr. La technologie des médias sociaux permet maintenant de transmettre rapidement une opinion. C’est un bien et un mal en même temps et les idées préconçues ou bien fignolées se frappent sur les réseaux comme des particules d’atomes libres. Oui, il faut prendre parfois une pause, mais le déversoir des médias sociaux est aussi utile. À nous de bien l’utiliser avec recul, mais je n’ai pas d’opinion là-dessus. là-dessus.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 22 novembre 2015 10 h 08

      M. David a raison les médias sociaux sont remplis d'opinons nauséeuses. Entre autres, l'anonymat aide les ergoteurs belliqueux à faire passer leurs opinions.

      Par ailleurs, Michelle Blanc, spécialiste des médias sociaux disait que lorsqu'on n'a pas de plaisir à utiliser les médias sociaux, il faut regarder la liste de nos abonnés, de nos «amis» et bloquer ceux qui nous gangrènent la vie. On a au moins ce choix.

      C'est, semble-t-il, dans le mandat que s'est donné M. David de nous parler des médias sociaux, mais la réalité est beaucoup plus grande que ces seuls «faiseux d'opinions»? Et pourquoi ce titre surchargé? Je ne crois pas qu'on doive faire le jeu de ces énergumènes!

      Ce sujet remis de chroniques en chroniques devient lourd! À moins d'y apporter des solutions concrètes, un élargissement des sujets serait bienvenue!

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 novembre 2015 08 h 29

    Une semaine de marketing pour l'ei

    Tellement marketing que la tête dirigeante fut identifier comme commanditaire??

    Commanditaire:

    Associé d'une société en commandite, qui n'est tenu des dettes de celle-ci qu'à concurrence de ses apports.

    Bailleur de fonds d'une entreprise ou d'un groupement.

    Synonyme de sponsor.

    Cette après-midi à Paris il fait 7 degré avec un vent de 20 kmh venant de l'ouest. Le résultat des attentats est toujours à 130 morts. Et on a pas peur des terroristes, nos enfants non plus, ils font des entrevues TV pour passer le message à ei.

  • Gilbert Turp - Abonné 21 novembre 2015 09 h 30

    Excellent texte

    Il met le doigt sur une dimension humaine incntournable : faire son deuil demande un espace de silence intérieur.

  • Emmanuel Rousseau - Inscrit 21 novembre 2015 17 h 43

    excellent

    En effet, il est préférable de ne pas avoir d'opinions dans une situation aussi complexe.

    C'est malheureux de voir tant de gens avoir une opinion aussi polarisé sur une question si peu comprise et mal médiatisée... excellent article.

  • Gilles Théberge - Abonné 22 novembre 2015 11 h 49

    Heureusement

    Qu'il n'a pas d'opinion!