Sus à l’espéranto culturel!

Quand surviennent des événements-chocs comme les massacres terroristes à Paris, parmi les émotions en cohue, surgissent les questionnements : qu’avons-nous à opposer à la barbarie ? La liberté, soit, la culture aussi, savante ou populaire. Combien précieuse, celle-là, lorsque des forces aveugles la terrassent, à feu et à sang dans sa salle de spectacle du Bataclan. Tassée dans le coin, le reste du temps…

Mardi dernier, Fleur Pellerin, la ministre de la Culture française, rétorquait aux hécatombes : « La culture est une arme de destruction massive. » Et d’annoncer la création d’un fonds d’aide aux lieux menacés par les contrecoups des attentats : musées, théâtres, boîtes de spectacles, bibliothèques et autres temples artistiques vidés sous le poids de la peur. On applaudit, bien sûr. D’autant plus que…

Même en France, patrie des arts, on aura vu ces dernières années l’intérêt pour la culture battre de l’aile, au profit d’un goût grandissant pour le divertissement aseptisé. Et puisse l’épreuve collective susciter l’éveil identitaire et l’art à vif. Tout se dilue si vite. Ailleurs, voyez…

Îles flottantes

 

J’arrive du Festival du film de Los Cabos, au Mexique, en Basse-Californie. Un rendez-vous voué à l’industrie, pour tisser des liens entre les productions du Mexique, des États-Unis et du Canada. Mais comme cette manifestation semblait coupée du monde, si artificielle sur son île flottante. Un non-lieu.

La péninsule de Basse-Californie, de caps et de montagnes, célèbre pour son art rupestre précolombien, s’est dédiée au fil des ans au tourisme : plage, bateau et consommation. Or, nulle part au monde la « culture de mondialisation » ne se déploie avec plus d’impudeur que sur la planète tourisme, sous cieux tropicaux divers. Dans ces enclaves identiques, l’Occident (les États-Unis au premier chef) n’en finit plus d’imposer ses us et coutumes, en demandant au pays hôte d’effacer ses traits culturels et même sa langue. Au client, les joies du confort, de l’oubli, de la sécurité, de la mer, des cocktails et des spectacles métissés jusqu’au néant de l’ancrage.

Cet espéranto culturel, on le connaît déjà, allez ! Il s’étale dans nos villes et ailleurs comme une nappe d’huile, plus concentrée en ces lieux apatrides. Ouvrons l’oeil.

Il n’existe pas vraiment en Basse-Californie de vie culturelle, à l’encontre du Mexique intérieur. Même à San José, petite ville du XVIIe siècle, juste des boutiques de souvenirs à perte de vue ! Les Mexicains travaillent pour les gringos, surtout californiens. De la route se découpent les somptueuses villas des stars d’Hollywood, sous haute garde. Certains Mexicains refusent de vous répondre en espagnol, fiers de connaître l’anglais, trop acculturés peut-être pour éprouver le sursaut.

Danser sur un volcan

 

Apprendre là-bas la nouvelle des attentats de Paris, c’était se heurter à un mur d’indifférence. Le festival suivait son cours. On se retrouvait entre amis pour commenter sans fin les massacres retransmis à la télé. Sinon rien. Pas un mot de la direction du festival ou des cinéastes. À l’hôtel, les gens dansaient, semble-t-il, sur un volcan.

Seul un vendeur mexicain évoqua devant moi « les événements ». « C’est comme un tremblement de terre. Il y aura des répliques », prévoyait-il. Et on frissonna de concert.

Los Cabos fut dévastée en septembre 2014 par l’ouragan Odile (le nom seul jette l’effroi). Il avait fallu réparer à grande vitesse l’aéroport et un tas de bâtiments.

« Vous vous appelez vraiment Odile, comme l’ouragan ? » s’inquiétaient des habitants du pays.

Restait à les menacer de récidive…

Au départ, journalistes et cinéastes invités du Festival de Los Cabos se voyaient logés en ville près des cinémas, mais trop d’édifices demeuraient ravagés ; d’où le transfert de visiteurs dans des « hôtels clubs tout compris » (délicieuse cuisine internationale), mais dénués de couleur locale. Qui plus est, à plusieurs kilomètres des espaces urbains, avec modes de transport aléatoires.

Le soir, dans notre paradis artificiel, voir de jeunes Mexicaines affublées de robes futuristes s’effeuiller en dansant le french cancan sur du rock américain, quand Paris sautait, paraissait surréaliste. Violemment colonialiste aussi.

On se demandait : est-ce bien ce que l’Occident désire offrir en rempart à la folie intégriste ? Comment transformer cette culture édulcorée et ces valeurs de consommation frénétique en « armes de destruction massive » puissantes ?

Tant de confort et d’indifférence ne se retournent-il pas au premier chef contre une jeunesse en mal d’étincelles, parfois attirée vers les pires causes ? Bousiller la substance des peuples au profit d’une américanisation effrénée, n’est-ce pas bâtir aussi les nids de révolte ?

Et si lutter contre la barbarie devait signifier revoir au détour notre approche du monde ?

Même dans un hôtel mexicain baptisé Dreams, on n’est jamais tout à fait protégés des questionnements, Dieu merci.

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