Baptême du feu

De mémoire récente, personne ne se souvient d’un premier ministre nouvellement élu qui ait été forcé, comme Justin Trudeau, de démarrer son mandat par un chapelet de sommets internationaux, eux-mêmes bousculés par une crise internationale en matière de sécurité.

On savait déjà que d’une rencontre à l’autre, M. Trudeau devrait faire face à des questions sur ses positions dans des dossiers délicats allant de la lutte contre le groupe armé État islamique (EI) à l’accueil de réfugiés syriens en passant par la lutte contre les changements climatiques.

Tant qu’aucune crise ne pointait à l’horizon, il pouvait simplement rappeler son mandat tout frais pour justifier de s’en tenir à ses engagements et plaider pour un peu de temps pour préciser ses politiques. Les attentats de Paris ont brutalement changé la donne. La fin de la participation canadienne aux frappes aériennes contre EI et l’accueil de 25 000 réfugiés syriens d’ici le 1er janvier ont pris une tout autre dimension.

Plusieurs voix se sont élevées pour reprocher à M. Trudeau sa détermination à mettre ces promesses en oeuvre malgré les circonstances. Certains lui disent qu’il fait ainsi faux bond à la coalition contre EI au moment même où elle augmente la pression. D’autres l’accusent de faire la sourde oreille aux inquiétudes légitimes de ceux qui craignent, dans le cas des réfugiés, qu’on troque la sécurité des Canadiens contre l’atteinte d’une échéance arbitraire.

 

Justin Trudeau n’était pas préparé à ce choc. Dans les heures qui ont suivi les attentats de Paris, il a fait une déclaration sans relief pour ensuite se faire discret. Lui qui se préparait à parler économie en Turquie a tenté de ne pas dévier, mais la réalité l’a rattrapé. Il a dû défendre ses positions et l’invocation du mandat reçu de la population a vite paru insuffisante.

Les questions fusent toujours parce que le plan pour l’accueil des réfugiés tarde à être rendu public. Personne n’a pris le temps d’expliquer avec soin la différence entre les processus canadien et européen de sélection des réfugiés. Le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, l’a rapidement évoqué en entrevue, sans plus. Tout le monde répète que la sécurité était déjà prise en considération avant les attentats de Paris, mais personne ne dit comment.

On ne sait rien, au-delà de généralités, de ce que le Canada entend faire pour contribuer autrement à la lutte contre le groupe EI. Comme en campagne électorale, M. Trudeau dit que le Canada veut contribuer à la formation militaire des forces locales et offrir une plus grande aide humanitaire. Il a fini par dire que la mission aérienne prendrait fin avant la fin mars et que la formation exigerait davantage de personnel que les 69 militaires actuellement assignés à cette tâche. Il a reconnu mardi, en route vers les Philippines, que cette mission pourrait être de longue durée.

 

Il faut reconnaître que le nouveau premier ministre n’a pas la partie facile, lui qui a été élu il y a à peine un mois. Les attentats de Paris ont ébranlé la population, qui exige maintenant du gouvernement plus de clarté quant à ses intentions. Les circonstances n’exigent toutefois pas qu’il abandonne ses objectifs, mais qu’il les explique mieux.

Contribuer autrement à la mission militaire contre EI en Syrie peut se défendre sans vexer nos alliés. L’ambassadeur de France au Canada, Nicolas Chapuis, a été clair en fin de semaine. « Nous n’avons aucune raison de mettre en cause l’attitude du Canada parce que le combat contre [EI], ce ne sont pas seulement des frappes aériennes. » M. Trudeau répète pour sa part que la formation de troupes au sol ferait appel à une expertise reconnue.

Accueillir 25 000 réfugiés d’ici le 1er janvier représente sans contredit un énorme défi. Personne ne tiendrait rigueur au gouvernement si l’échéance était reportée de quelques semaines. L’urgence ressentie cet été à la vue des migrants syriens n’a toutefois pas disparu même si les images des jeunes fauchés à Paris ont tout éclipsé.

Les réfugiés syriens, qui fuient aussi la barbarie d’EI, sont des millions au Liban, en Turquie et en Jordanie. Ils y vivent souvent depuis des années dans des conditions de plus en plus précaires. Ceux qui seront accueillis au Canada n’auront pas forcé la porte comme en Europe. Inscrits auprès du Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies (HCR), ils sont recommandés par lui et soumis aux contrôles de sécurité et de santé du Canada.

Le Canada veut tout tenter pour les accueillir rapidement, mais de façon sécuritaire. Si le gouvernement réalise qu’il a besoin de plus de temps pour y parvenir, qu’il nous le dise et le prenne, mais rien ne l’oblige à mettre les freins avant même d’avoir essayé.

La tragédie de Paris nous interpelle tous, mais il n’y a pas une seule façon d’y répondre. Le gouvernement libéral, lui, refuse de se laisser coincer dans un engrenage militaire dont il voulait sortir ou de céder à un repli sur le front humanitaire. Il reste ainsi fidèle à son mandat électoral, mais ce dernier est-il toujours adapté aux circonstances ? À M. Trudeau de répondre.



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