Combattre

Un matin blême et froid, me suis-je dit en me levant. Pas dehors, mais en dedans de moi. Comment se rendre utile en temps de deuil ? Beaucoup prient. Tant et si bien qu’on se croirait soudain revenu au Moyen Âge. Est-ce vraiment de plus de religion sur la place publique dont on a besoin en un moment pareil ?

Et que dire de tous ces drapeaux français dont s’affublent soudain jusqu’aux visages qui s’entrecroisent dans l’éther du Net ? Des drapeaux, ne vous semble-t-il pas que tous les peuples de la terre en ont déjà beaucoup trop ?

L’horreur déversée sur Paris donne envie de maudire et de haïr. Elle donne aussi envie de tuer sans réfléchir tous ces assassins qui se prennent pour des combattants autant que pour de bons musulmans. Je me surprends moi-même d’être capable de sécréter tant de rage. Et puis, je me raisonne un peu, me disant qu’il serait criminel de laisser la haine triompher de bout en bout.

En ce vendredi 13 novembre, ce n’est pas l’attaque combinée d’une poignée d’exaltés qui était la plus surprenante. Depuis le massacre de Charlie Hebdo, les spécialistes s’attendaient en effet à une récidive de ce genre. Ce n’était, disaient-ils, qu’une question de temps. Il aura fallu dix mois. Combien de temps avant la prochaine fois ?

Ce qui surprend est de constater que l’Occident tout entier, bien que prévenu de l’imminence de nouveaux élans sanglants, ne semble pas réaliser davantage aujourd’hui qu’hier les conséquences majeures qu’a sur lui sa politique étrangère lorsque conjuguée aux visées de ces désaxés.

Car enfin quelqu’un croit-il un instant que la France, la Russie, les États-Unis et tous leurs amis utilisent des avions de combat pour saupoudrer au-dessus de la Syrie, de l’Irak ou de l’Afghanistan des tracts en faveur de la paix et de la fraternité dans le monde ? Qui d’ailleurs vend des armes à ces islamistes ?

Cette guerre, comme toutes les guerres, est une boucherie et une saloperie. Étonnant au fond qu’elle n’ait pas plus sali encore chez nous. Car qui peut s’étonner qu’un chien mordu à répétition chez lui par ceux qui veulent lui couper la gorge cherche à son tour à mordre de toute sa rage ?

C’est le grand humoriste montréalais, Stephen Leacock, qui racontait, je crois, être toujours surpris d’observer les environs des scènes de drame ou de crime. Près d’une voiture enroulée autour d’un arbre avec ses occupants, il se trouve très souvent, disait-il, quelques badauds occupés à rigoler. Comme si au fond n’importe lequel drame n’altérait pas d’emblée la vie. Mais cela donne lieu par moments à des mises à distance du tragique tout à fait troublantes.

Pendant les attaques du vendredi 13, la télévision française a continué par exemple à diffuser, avec son flot de commentaires creux, le match de football France-Allemagne, alors même que se déroulait le pire tout autour. Se refuse-t-on de voir le monde autrement que dans la continuité de ses apparences ?

Une telle manifestation sportive constitue à sa base un rituel guerrier entre des clans ou des nations recréés symboliquement. Cette fiction ritualisée trouve d’ailleurs des échos bien réels dans des affrontements qui se dessinent entre partisans. Mais ce vendredi-là, tandis qu’on jouait à une guerre sur gazon synthétique, il semblait impossible d’envisager l’authentique. Voilà une illustration parfaite d’un des grands paradoxes de notre temps : ne plus être à même de concevoir que le réel dépasse les frontières confortables d’une partie de football ou de hockey. Et on s’étonne d’autant plus alors lorsque la brutalité du monde nous fracasse au tournant de ces diversions destinées à nous éloigner continuellement de la réalité.

La capacité de résistance de notre époque à envisager la réalité du monde apparaît proprement extraordinaire. Qui discute ces derniers jours des attentats au Liban et en Turquie ou encore des massacres qui se poursuivent au Congo ?

Comme de raison, les va-t-en-guerre se font entendre plus que jamais. Même le premier ministre du Québec a senti le besoin de se transformer en tambour-major. Philippe Couillard se dit soudain prêt à porter le feu en Syrie. Évidemment, ce sont rarement ceux qui crient ainsi aux armes qui se voient forcés de les prendre pour en baver.

On a eu tôt fait d’oublier que ces assassins qui fauchent des citoyens innocents en Occident ne sont pas des étrangers aux pays touchés. Ce sont le plus souvent des citoyens des pays concernés. Comment lutter alors contre eux en bombardant un pays étranger ?

Nous vivons au coeur d’une société complexe, de plus en plus plurielle et mondialisée. Quoi qu’en pensent les aigris qui cherchent à se cacher de ce nouveau monde derrière un paravent identitaire et des lois scélérates, la société ne reviendra pas en arrière. Comment lutter néanmoins contre ces assassins ?

Aux nécessités d’une riposte armée, à d’inévitables mesures de sécurité, il ne faut certainement pas oublier de considérer les efforts urgents qui doivent être faits pour mieux voir à intégrer les citoyens au coeur de sociétés qui n’en finissent plus de sécréter l’exclusion. La promotion de la culture, de l’éducation et de l’équité devrait vite être replacée au coeur même des ambitions du monde occidental. Les professeurs du malheur peuvent être chassés.

Combattre ces assassins, cela va de soi. Mais il faut aussi voir à combattre la haine qui, à cause de ces graines de nazis, menace désormais de faire doucement son nid en nous.

16 commentaires
  • Robert Lortie - Abonné 16 novembre 2015 03 h 00

    Comment combattre Daech

    Samedi, sur France 2 (http://bit.ly/1SRBVpa), Jean-Luc Mélanchon a fait la démonstration des erreurs commises par l’Occident en général et la France en particulier dans la gestion de la montée de l’Islam radical. Il a aussi proposé des pistes de solution, en particulier en isolant financièrement et politiquement Daech. Ce sont parmi les paroles les plus sensées depuis vendredi. L’humanité et la profondeur de son analyse, livrée dans le style flamboyant qui est le sien, font du bien à entendre. Il montre une voie réaliste vers une solution, loin de la bêtise des boutefeux. Si on y ajoute ce que de Villepin a dit, on voit que du centre droite à la gauche véritable, il y a des gens capables de réfléchir, qui pourraient et devraient travailler ensemble. La France ne pourra le faire seule. Harper le millénariste n’est plus là. Trudeau arrive en pleine tourmente. Espérons qu’il saura rapidement bien s’entourer. L’ONU a l’occasion et le devoir de se montrer à la hauteur. Il faudra bien froisser quelques « amitiés » louches, Turquie, pétromonarchies, mais c’est le passage obligé pour avoir une possibilité d’arrêter le cancer qu’est Daech.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 16 novembre 2015 09 h 20

      J'ai écouté également M. Mélanchon et j'ai beaucoup apprécié son propos.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 novembre 2015 10 h 51

      Merci M. Lortie pour m'avoir fait connaître les paroles sensées et la verve colorée de Jean-Luc Mélanchon. Voilà un homme politique qui n'a pas peur d'appeler un chat par son nom.

      Je regrette de ne pas être sur Facebook pour ajouter mon petit 'J'aime' à votre message.

  • Denis Paquette - Abonné 16 novembre 2015 05 h 47

    quel sciecle thecnologique mais ignorant de tous ce qui est essentielle

    Cher monsieur Nadeau cela ne nous indique-t-il pas que notre systeme d'éducation est en train de manquer a ses devoirs, coomment se fait-il que tout ce qui est lutte et gression prime sur tout le reste, que meme un futur premier ministe soit obliger de se transformer en boxer pour être crédible, comment ce fait il que nous ne respectons que le corps corps, sommes nous encore si primitifs que c'est le seul langage que nous reconnaissons, n'est ce pas aussi par contradictions ce que veulent nous dire ces déviants fous, espérons que dans les mois qui viennent, que l'humanité aura le courage de se regarder dans un miroir, l'exemple de monsieur Couillard est très intéressant comme il était très interessant de voir aller notre cher Harper, nous avons reussi de nous debarasser de l'un allons nous etre capable de nous débarasser de l'autre , avant qu'il nous cré trop de tords, quel sciecle thecnologique mais ignorant de tous ce qui est essentielle

  • Jean-Pierre Brouillette - Abonné 16 novembre 2015 07 h 15

    Entièrement d'accord, mais il y a plus.

    D’inévitables mesures de sécurité doivent être mises en place, je suis bien d’accord. Nous parlons alors d’investir généreusement sur l’intégration des migrants musulmans à venir et sur la formation de groupes d’aide des gouvernements et de la communauté musulmane. Cela serait très efficace et cela deviendrait l’outil de départ afin d’encourager le sens d’appartenance avec la communauté d’accueil.
    Cela dit, nous connaissons assez bien les raisons politico-économiques qui ont conduit les peuples du monde arabe à atteindre une telle situation alarmante. Je ne m’étendrai pas sur Israël, la cible de tout l’Islam, les tyrans et les trop nombreuses fausses démocraties du Moyen-Orient. Je ne m’étendrai pas non plus sur les anciennes puissances colonisatrices, le pétrodollar et l’hypocrisie de l’appât du gain. Et je ne m’attarderai pas finalement sur les royaumes artificiels ne partageant pas leur richesse avec les peuples et voisins. Je préfère surtout me questionner sur une religion qui refuse systématiquement de se remettre en question et qui prête le flanc aux pires interprétations et exactions.
    Cela n’est pas discuté ouvertement et les penseurs musulmans semblent finalement trop peu nombreux. Pourquoi donc, cette religion est-elle le terreau fertile d’une violence généralisée? Pourquoi donc toute critique sur cette religion serait passible de menace et d’extermination? Pourquoi les musulmans modérés ne prennent-ils pas le contrôle d’une religion issue de leur propre culture?
    Comme beaucoup de Québécois, nous sommes issus d’un Catholicisme qui fut remis un jour à sa place. Il en fut ainsi aussi pour les grandes églises de la chrétienté et nous avons atteint dans l’histoire la capacité de remettre en question, discuter, de douter ou tout simplement de laisser tomber les églises sans toutefois se sentir condamner et en danger. Ce n’est pas parfait et c’est un modèle comme un autre, mais il fut un temps ou l’on se massacrait impunément au nom de nos maîtres religieux et

  • Jacques Morissette - Inscrit 16 novembre 2015 08 h 02

    Très bon texte, à la fois touchant de vérité, souvent non-dite.

    Je vous cite: «...la société ne reviendra pas en arrière». En effet, elle est plutôt portée à faire du surplace, en pensant que c'est représentatif du présent. Il faudrait aller de l'avant, vers plus d'équité et de justice sociale, mais il y en a peut-être en haut qui craignent le danger d'y perdre au change. En tenant compte du sujet de ce texte, «aller de l'avant», sans préciser ce que je veux dire, aurait pu conduire`à toutes sortes d'interprétations sans fondement.

  • Jean-Pierre Brouillette - Abonné 16 novembre 2015 08 h 23

    Entirèrement d'accord (suite)

    et une certaine indépendance des structures religieuses existantes.
    Sérieusement, je me fous pas mal des églises, des rituels, des citations et des vérités sacrées. Ce qui compte surtout est le rapport avec les gens et les actes de bonté, de spontanéités. Le nom d’un dieu ou d’un prophète m’est indifférent dans le mesure ou je n’ai pas à me défendre d’un l’un comme de l’autre ou de certains zélés. L’être humain dans toute sa splendeur est celui qui donne, qui aide, qui écoute et qui est. Il n’est pas musulman chrétien ou bouddhiste. Il est tout cela à la fois ou pas du tout. Alors je me pose une question que peu aborde dans les médias ou évitent de discuter. Pourquoi la grande majorité des Musulmans ne se lève-t-elle pas afin de demander des comptes à leurs guides spirituels, leur religion et Mosquées. Pourquoi ne pas réformer les sois disant écrits sacrés archaïques qui descendent d’un nuage et qui représentent des interprétations parfois sensées, mais aussi de leurs temps. La pensée de base de toute religion ne se retrouve-t-elle pas sous l’amour et la paix? Pourquoi ne pas questionner, mettre en doute cette religion ou toutes les autres si vous voulez, mais pour l’instant c’est l’Islam qui a besoin d’une réforme importante. Allez les musulmans brassez les vérités, osez tasser certaines barrières culturelles découlant d’une religion qui laisse actuellement trop de place aux interdit et la punition. Non je ne suis pas ignorant de votre religion. Peut-être de vos contextes culturels, oui, mais en même temps, j’ai la naïveté de croire que l’on forme et entretien sa propre prison ou sa propre vision du monde sans ouillères ou barrière religieuse. Musulmans d’ici, libérez-vous de vos contraintes religieuses. Je ne vous demande pas de vous joindre à une autre église. Je vous demande simplement de faire trembler les assises d’une pensée religieuse qui semble vous

    • Jean-Marc Simard - Inscrit 16 novembre 2015 14 h 46

      Bravo pour ce commentaire, Monsieur Brouillette auquel j'adhère complètement...Je le fais mien...Merci...