Paris, démagogie et trolls

Les médias sociaux sont efficaces, généreux d’une formidable utilité. Ils l’ont encore prouvé dans la tragédie parisienne. Facebook assure que sa page de « contrôle d’absence de danger » a été utilisée par plus de 4 millions de personnes en 24 heures pour « prendre rapidement contact avec des amis dans la zone des attaques terroristes ».

D’autres nouveaux réseaux ont aussi énormément servi pour diffuser des informations et les commentaires en provenance des autorités, des médias, des témoins et des victimes. Les fausses informations ont évidemment circulé. Ainsi va la communication, vieille ou neuve.

Le cas de Twitter paraît plus troublant. Cet outil merveilleux a en même temps encore prouvé à quel point il peut être dangereux pour ceux qui le manipulent sans soin, au risque de s’autopeluredebananiser la réputation, ou ce qui en tient lieu.

On commençait à peine à mesurer l’ampleur de la tragédie vendredi soir quand la commentatrice libertarienne Joanne Marcotte a ironiquement gazouillé ceci : « Pas de souci, le monde. La plus grande menace dont on a à faire face [sic], ce sont les changements climatiques... »

Richard Martineau a lui aussi pondu très tôt vendredi soir pour reprendre son antienne, où s’embrouillent des fixations antireligieuses et antilibérales. Dès son deuxième message, il s’en prenait à des chroniqueurs de La Presse : « La plus grande menace en France, c’est l’islamophobie. Hein Marc Cassivi ? Hein, Rima Elkouri ? » Au bout d’une quinzaine de punchs, un lien était fait entre la réaction de Justin Trudeau et sa promesse électorale de bonifier la subvention à Radio-Canada.

Marie-Claude Lortie, spécialiste des bonnes et des belles affaires à La Presse, fournit un autre exemple de manipulation périlleuse du commentaire. Le 10 novembre, avant les attentats du 13, elle publiait sur son compte que « l’arrivée de réfugiés signifie l’arrivée de beaucoup de savoirs, incluant… la cuisine ! Hâte aux nouveaux restos syriens. #épicerieaussi ».

Dès la première réplique sur le réseau, le ton ironique annonçait le déboulonnage magistral. « Et vous, dans quel pays gastronomique aimeriez-vous qu’il y ait une guerre interminable ? » Martineau et Marcotte, les deux autres phares pour l’humanité en marche, ont aussi été joyeusement et sévèrement déboulonnés.

Le pire des deux mondes

Soyons indulgents : est-ce la faute à ce média ? Le collègue Robinson Meyer, chroniqueur pour The Atlantic, a publié au début du mois un article intitulé « Le déclin de Twitter », où il développe cette idée que ce réseau peut être intrinsèquement dangereux. Il s’appuie sur des théoriciens de la communication, l’Américain Walter J. Ong, la Canadienne Bonnie Stewart.

Pour Ong, il faut distinguer les cultures de l’oralité de celles où domine l’écrit. La communication orale est spontanée, l’écrite, plus analytique, conceptuelle et distante. Le livre, le journal appartiennent à l’écrit, évidemment. Par contre, certains médias introduisent ce que Ong nomme une « seconde oralité ». C’est le cas de la télé et de la radio, qui transmettent la parole plus ou moins en direct.

Twitter propose une hybridité encore plus étonnante selon Bonnie Stewart. Bien que reposant sur l’écrit, sa communication se fait instantanément. Surtout, ses petites phrases sont lancées comme des pensées éphémères émaillant un échange bavard, tandis que les micro-émissions sont ensuite traitées comme des déclarations raisonnées.

Le manque de contexte du court commentaire en rajoute. Dans un échange face à face, chacun s’ajuste constamment aux réactions de l’autre. Les tweets manquent d’emballage. Pire, les gazouillis glissent parfois vers les défauts de l’oralité sans jouir des qualités de l’écrit.

Voilà pour la théorie. Dans les faits, si les vedettes gazouillantes ont trébuché en s’exprimant trop vite sur un média, elles en ont allègrement remis sur un autre.

Mme Marcotte a persisté dans son régalisme borné ce week-end, sur sa page Facebook comme sur son blogue. La sécurité climatique semblait assimilée à une « lubie » de la gauche. « Ce genre d’événements devrait nous ramener à l’essentiel : assurer la sécurité des citoyens, écrit-elle. C’est ça le premier rôle du gouvernement. »

Samedi, dans un texte diffusé sur le site du Journal de Montréal, Richard Martineau reprenait son argumentaire presque mot pour mot. « La go gauche » censée faire le jeu des islamistes en prenait encore un tas.

Mme Lortie est elle aussi revenue sur cette controverse dans sa plus récente chronique. En gros, sans prendre la peine de citer son message controversé, elle a accusé des trolls de lui être tombés dessus en groupe. Pour mémoire, dans l’argot Internet, le troll désigne celui qui insulte, mais aussi celui qui va à la pêche à la polémique en diffusant des messages provocants. Mme Lortie n’a-t-elle pas plutôt été l’arroseuse arrosée ?

Déconner une fois, sur Twitter, c’est une chose. En rajouter encore et encore ailleurs après avoir tourné le clavier sept fois dans ses mains, c’est autre chose. Le médium, c’est le message, mais le message, c’est aussi le messager, tout simplement…

3 commentaires
  • Raynald Richer - Abonné 16 novembre 2015 09 h 14

    Confortables préjugés

    On peut déplorer les “bonnes gens” qui émettent des commentaires racistes qui reflètent leurs peurs ou leurs préjugés, mais on ne peut pas nier le rôle important que jouent les médias dans ce type de crise.

    Nous manquons vraiment d’émission de qualité qui vise à nous informer clairement d’une situation, il semble que nos médias sont de plus en plus enclins à défendre des opinions et des positions éditoriales.

    En fait, certains médias, sous prétexte de donner aux gens ce qu’ils désirent, développent un discours qui vise à conforter les gens dans leurs préjugés et dans leurs ignorances.

    Ils prônent le mépris et la peur de l’autre. Ils peuvent être musulmans, athées, arables, syndiqué, fonctionnaire, gays, féministe ou masculiniste ce n’est pas important.

    L’important c’est que chacun d’eux soit l’autre, celui qui est extérieur à nous et qui menace notre confort. Et il n’y a rien de plus confortable qu’un préjugé.


    Pour moi, l’information de qualité est celle qui participe à l’éducation en nous donnant une vision plus claire et plus juste du monde. Malheureusement, elle est de plus en plus difficile à trouver.

  • Lucien Cimon - Abonné 16 novembre 2015 16 h 33

    «Nous manquons vraiment d’émission de qualité qui vise à nous informer clairement d’une situation, il semble que nos médias sont de plus en plus enclins à défendre des opinions et des positions éditoriales...
    Pour moi, l’information de qualité est celle qui participe à l’éducation en nous donnant une vision plus claire et plus juste du monde. Malheureusement, elle est de plus en plus difficile à trouver».
    Vous touchez deux points essentiels, Monsieur Richer, deux carences graves de l'univers médiatique.
    Il n'est pas certain que cela s'améliore prochainement dans un monde où les médias sont inféodés à des puissances financières en mal de profits qui cherchent à imposer leur idéologie.
    C'est la démocratie qui en souffre.

  • Raymond Lutz - Inscrit 16 novembre 2015 20 h 30

    Joanne Marcotte a tout faux

    Les canicules (record) de 2003 et 2015 ont fait un total de 23 000 morts à Paris. Pas mal plus de victimes que les barbares de Daesh. Oui, les changements climatiques sont une plus grande menace. Ces mensonges sont inqualifiables.