Un missionnaire d’Afrique écrit au pape François

Alors que l’attaque terroriste en France soulève de l’inquiétude pour la conférence de Paris sur le climat, le pape François devrait se rendre bientôt en Afrique, comme l’a confirmé le Vatican, même si la région connaît des troubles politiques et religieux. À l’invitation des gouvernements et des épiscopats locaux, sa visite aura lieu du 25 au 27 novembre au Kenya et du 27 au 29 en Ouganda (deux pays anglophones), ainsi que les 29 et 30 en République centrafricaine (francophone).

Ces trois pays, qui comptent d’importantes communautés catholiques, connaissent des tensions civiles meurtrières. Le Kenya affronte les shebab depuis que l’armée kenyane est entrée en Somalie pour les combattre en 2011. L’Ouganda, où le pape doit évoquer les premiers saints africains, canonisés par Paul VI en 1964 (et d’autres, anglicans), est aussi menacé par les shebab. Et en Centrafrique, le pays connaît des difficultés politiques et financières ainsi que des violences intercommunautaires.

Mais c’est le 30 à Bangui que l’événement le plus spectaculaire, sinon le plus risqué, attend le pape. Il rencontrera la communauté musulmane à la mosquée de Koudoukou, « une visite à forte portée symbolique », signale Radio-Vatican. Les tensions entre chrétiens et musulmans y ont été « très vives, ajoute-t-on, donnant lieu à une guerre civile larvée depuis deux ans ». La visite veut encourager le dialogue interreligieux prôné par l’archevêque Nzapalainga et des responsables protestants et musulmans.

Au Kenya, cependant, un problème d’Église, d’ordre financier et politique, attend aussi le jésuite réformateur venu du Vatican. Dans ce pays aussi une Commission des communautés religieuses souhaite, depuis plusieurs années déjà, que l’Église locale s’emploie à « mettre de l’ordre dans sa propre maison ». Par-dessus tout, déclarait-on déjà en 2007, elle doit éviter « la corruption, l’ethnocentrisme, le tribalisme, dissuader les églises de recueillir des fonds de source politique, et les inciter à être des modèles parfaits de responsabilité financière et de transparence dans l’accomplissement de leurs charges ».

Dans une récente lettre, un ex-missionnaire à Cuba aujourd’hui en poste au Kenya, Roland Laneuville, s’adresse à François en usant de l’espagnol «  » plutôt que du respectueux « Usted ». Or, « sachant, dit-il à son vieux collègue argentin, que tu es fort sur le discernement et que tu acceptes les propositions, en voici quelques-unes », volontairement naïves, mais non moins « très sérieuses ». (Ancien supérieur des prêtres des missions étrangères du Québec, Laneuville y fit ses études au temps de l’Union nationale…)

Invoquant un document « que tu connais bien » (Réhabiliter la politique, des évêques français), Laneuville écrit : « Des politiciens catholiques t’ont adressé une invitation de parler au Parlement. S’il te plaît, ne leur fais pas cet honneur. Ils ne le méritent pas. Ils ont besoin d’apprendre à servir le bien commun plutôt que leur propre poche. Ils se pensent une classe à part, n’ayant de comptes à rendre à personne. Imagine-toi qu’ils viennent de passer une loi qui empêche les journalistes de les critiquer. »

Bien Commun

« Au cas où tu ne le lirais pas — car tu es bien occupé au synode — je te cite le grand titre du journal d’aujourd’hui : “ It’s a crime to say anything MPs don’t like. [C’est un crime de dire les choses que les membres du Parlement n’aiment pas] Invite-les à suivre tes traces, sur la voie du service. Réhabilite la Politique, avec une majuscule, le Bien Commun ! Et si tu peux donner un coup de chapeau aux journalistes qui exposent les scandales politiques, j’applaudirai fort. »

« Dans le même ordre d’idée, pourrais-tu élever d’un cran la cause du regretté Julius Nyerere, le Père de la nation voisine, la Tanzanie ? Voilà un politicien dont l’engagement et son retrait de la politique ont été un exemple de service humble. Il ne s’est pas enrichi, comme l’ont fait, effrontément, nos propres fondateurs. Annonce donc de Nairobi que tu vas promouvoir la canonisation de Nyerere ! Quel impact ce serait pour toute l’Afrique ! »

« Le parc où tu célébreras peut-être la messe est un espace vert, au centre-ville, que Wangari Maathai, notre Nobel de la Paix, a sauvé de l’appétit effréné de la classe riche de se le partager pour ériger des gratte-ciel. Dans la ligne de ta magnifique encyclique “ Laudato Si ”, je te suggère de terminer la messe en plantant un arbre en son honneur. »

« Quant à nous, de l’Église kenyane, nous sommes tentés par le triomphalisme », ajoute Laneuville. « Apprends-nous à mettre l’accent sur le peuple fidèle, sur l’option pour les pauvres, sur l’enseignement social plutôt que sur des aspects secondaires de la morale. Nous sommes tentés à la fois par l’esprit du monde et par les tentations de la petite politique. Ton expérience d’Argentine t’a enseigné que les politiciens sont prêts à nous accorder des faveurs pourvu que nous nous taisions sur leurs pratiques corrompues. Ils nous offrent des miettes pour nous domestiquer. […] »

« Toi et moi, nous sommes de la même génération, formés à l’agenda de Vatican II. Cinquante ans plus tard, penses-tu que nous avons encore à apprendre de ce Concile ? Toi qui as été une cheville ouvrière du document d’Aparecida pour l’Église latino-américaine, nous mettras-tu au défi de faire la même démarche… pour une Église pauvre et missionnaire ? »

Cette déclaration des évêques d’Amérique latine a été fortement influencée, en effet, par la pensée du futur pape Bergoglio sur l’avenir de l’Église et sur l’importance de ses membres. Mais il serait surprenant que les femmes, surtout en Afrique, y trouvent un appui dans leur lutte contre l’inégalité qui règne dans nombre de traditions.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • Louise Melançon - Abonnée 16 novembre 2015 10 h 51

    Quoi?

    Je ne comprends pas du tout le sens de votre dernière phrase, Monsieur Leclerc...

  • Johanne Archambault - Abonnée 16 novembre 2015 20 h 06

    Merci

    Cela fait beaucoup de bien de réentendre les vraies raisons de croire en JC. (Votre collègue JF Nadeau ne démordra pas de sa hargne explicable mais mal enlignée contre les "clercs", mais s'il lit ce texte il comprendra peut-être pourquoi on peut ne pas démordre de JC -- comme l'appelle gentiment JP Ferland.)