Une flèche

C’est comme s’il fallait chaque fois rompre le funeste enchantement. Se parler pour enterrer l’autre voix : celle d’une conscience dopée à la performance, accro au fric, gavée à la peur d’en manquer. Ou, pire encore, intoxiquée par l’idée de faire utile.

C’est comme si, chaque soir et la fin de semaine, il fallait s’extraire des écrans du travail, se soustraire aux tombées, éteindre cette voix qui se joint à l’autre et rejoue en boucle toutes les échéances et les tâches en souffrance.

Chaque fois, il faut reprendre possession de soi pour s’octroyer ce luxe qui est presque devenu une sorte d’indécence dans cette orgie de productivité : gaspiller du temps. S’en servir pour nourrir autre chose que la bête. Pour nourrir l’humain, à la place.

Quelle idée révolutionnaire, quand même. Un fantasme. Une pornographie des loisirs. Lire pour le plaisir. Ne pas se préoccuper de la déco du salon, de la vente aux Galeries Machin. S’asseoir pour ne faire qu’une chose simple, pas utile, mais qui cultive notre envie de sens. Pour soi. Et pour les autres qui vivent avec nous et réclament notre présence entière, non plus ponctuée d’oeillades lancées au téléphone, juste pour voir si on nous a écrit, si une autre présence, qui est en fait une absence, pourrait venir hachurer ce « temps ensemble », du temps longitudinal dont j’ai perdu l’habitude à force de le morceler. Pas vous ? Alors je vous envie.

J’ai lu le dossier du Devoir sur le temps la fin de semaine dernière. Vous devriez y retourner si vous n’en avez pas eu la chance. Je m’y suis reconnu, dans chaque ligne ou presque. Sauf peut-être dans l’article sur cette femme débordée, et qui en redemande : j’ai fait le choix de vivre en ville, de ne pas avoir trois enfants, de ne pas en rajouter en allant faire du bénévolat à l’école le midi.

Mais je ne la condamne pas pour autant : sa vie, comme la mienne, est une performance, un Tetris temporel, un acte d’équilibre voué à la chute. J’y fais entrer l’équivalent de presque deux emplois à temps plein à force de piges qui s’accumulent dans la crainte maladive de manquer d’argent (et parce qu’elles paient mal, pour la plupart). J’y ajoute un programme d’entraînement d’athlète amateur. Les obligations inhérentes à la garde partagée de ma fille (devoirs, leçons, accompagnement aux cours de batterie, de natation, de ski). Et comme si ce n’était pas assez, en plus des tâches domestiques qui s’ajoutent au lot, j’ai lancé une entreprise avec un ami l’an dernier.

Mes horaires ? Pas si pires. Parce que j’essaie d’être efficace (même si écrire est plutôt chronophage). Mais je m’ennuie du temps perdu. Flâner est une impossibilité. Et même si je souhaitais et pouvais le faire, je crois que j’en serais désormais incapable.

J’ai pourtant pratiqué la chose : des heures à lire pour le plaisir dans les cafés. À écouter des disques le mardi après-midi chez des amis en allumant mes « topes » avec mes « botchs ». À me promener de l’appartement d’un frère flâneur à celui d’un autre. À regarder des films tard le soir, simplement parce que je n’avais rien de mieux à faire.

J’étais pauvre, certes. Mais j’en suis devenu riche. La culture sur laquelle repose ma carrière s’est construite sur cette période d’errance où j’allais de jobine en jobine, de temps morts en temps mous, croulant sous les magazines, la musique, les livres, discutant avec les libraires et les disquaires qui ont fait mon éducation. J’ai marché ma ville pour n’aller nulle part ailleurs qu’en moi-même : j’arpentais ma tête, qui prenait son temps pour imaginer l’architecture de ce que serait ma pensée, à force de lentement digérer celles des autres au rythme de mes pas.

C’est ce temps-là qu’on n’a plus et qui nous manque, sauf pour quelques bienheureux qu’on désigne du doigt en les traitant de paresseux. Du temps pour vivre sans urgence. Pour penser.

Mais n’y a-t-il pas une autre paresse à sans cesse se sauver de soi pour se projeter en avant ?

Qui supporte encore de ne rien faire, de s’asseoir avec un livre pendant des heures ? Même si j’y parviens, c’est en me faisant violence, reprogrammant chaque fois mon cerveau afin d’en modifier le rythme et les exigences.

Peut-être, d’ailleurs, n’est-ce pas seulement le consumérisme qui remplit les centres commerciaux de badauds qui viennent s’y promener. Peut-être que le défilé des vitrines et la fabrication des désirs matériels servent avant tout notre idée de la consommation du temps, qui serait un divertissement de surface permanent.

Le temps est une flèche lancée vers la mort, écrivait une collègue dans un des textes du dossier du Devoir. Nous accrochons mille choses à ce projectile, mille occupations qui nous distraient de sa destination. Mais lestée, la flèche touche à terre avant la cible. Et c’est ainsi que, nourrissant l’illusion que nous pouvons éviter l’inéluctable, nous mourons un peu de notre vivant.

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4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 14 novembre 2015 05 h 36

    Prendre un temps pour être....

    ...heureux, tout simplement.
    Je vais vous re-casser les oreilles.
    C'est aussi dans une cellule ou de prison ou de pénitencier.S (habitée) que j'ai eu à m'arrêter....en compagnie du temps.
    Me suis-je assis sur un banc avec lui ? Je n'en ai de souvenirs.
    Disons que je l'ai conscientisé jusqu'à me demander s'il avait lui, le temps, un sens? Alors que ma vie, à ces époques, n'en avait alors aucun.
    Le temps pour donner sens à sa vie ? À ma vie ?
    «Ben voyons donc, t'es malade!»
    Tout à coup que le temps me glisserait ou à l'oreille, ou au coeur, ou à l'esprit voire à l'âme: «Moi le temps, je suis aussi porteur de sens pour la vie, petit et grand «V»
    Gaston Bourdages.

  • Hélène Gervais - Abonnée 14 novembre 2015 07 h 36

    C'est qu'on a tendance....

    à vouloir plus, à travailler plus, à s'en demander plus et on n'est plus capables d'arrêter à moins d'y être obligés. Rendus vers la quarantaine je dirais, le condo ou la maison est nécessaire, on veut plus d'espace, on a le goût de voyager aussi, de connaître le monde, alors on travaille plus pour l'avoir ou le garder. En tout cas, je pense qu'on s'en demande beaucoup, mais on ne sait pas comment vivre autrement. Moi j'ai 66 ans et je continue à travailler pour payer ma part d'hypothèque, et le reste et mon compagnon aussi et voilà. On dit aussi que le travail c'est la santé, alors on continue.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 14 novembre 2015 11 h 03

    Pourtant p, il y a moyen!

    Quel beau texte! Pendant ma vie "active", ne voulant justement pas passer ma vie à la gagner - on peut décider de restreindre ses envies de consommation - j'ai pris plusieurs fois des congés sans salaire que me permettait mon emploi - professeure - pour lire, étudier, suivre des cours. Et j'ai pris ma retraite plus tôt pour ne pas la prendre juste avant d'être hébergée dans un cimetière. J'ai fait lire à plusieurs cohortes d'étudiants et d'étudiantes au Cecep le livre "Travailler deux heures par jour" qui propose une organisation autre des sociétés qui ne seraient pas orientées exclusivement vers la maximisation des profits (pour les capitaliste qui disparaîtraient ainsi) ni la consommation effrénée (pour les travailleurs et travailleuses) sans pour autant retourner à la chandelle. Aujourd'hui, c'est comme si une schizophrenie empêchait les gens de conjuguer deux choses: les multiples résultats d'études montrant que les clignotants sont tous au rouge sur les effets catastrophiques de la destruction de l'environnement et le lien avec la consommation fiévreuse. Nous allons droit dans le mur, mais nous avons perdu la pédale des freins. Et nos existences sont très souvent futiles du point de vue existentiel. Vous touchez du doigt le malaise dans votre excellent texte. L'avant-dernier paragraphe à afficher dans tous les commerces! Rêvons, il reste encore cela!Irène Doiron

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 14 novembre 2015 11 h 21

    Le temps et la rose

    « C'est le temps que tu consacres à ta rose qui te la rend si précieuse.» (Le Petit Prince)