Par la bouche de notre canon

Gabrielle Roy est de ces auteurs qui font l’unanimité, ou presque, quand vient le temps de nommer les classiques de la littérature québécoise, avec Nelligan, Hébert, Ducharme et Miron.
Photo: Archives nationales du Canada no 5044 Gabrielle Roy est de ces auteurs qui font l’unanimité, ou presque, quand vient le temps de nommer les classiques de la littérature québécoise, avec Nelligan, Hébert, Ducharme et Miron.

Les Québécois, il faut en convenir, ne connaissent pas bien leur littérature nationale. Au hasard, accrochez-en un, même diplômé universitaire, et demandez-lui de vous nommer cinq classiques québécois. Votre récolte risque d’être maigre. Si vous poussez l’audace jusqu’à demander à votre interlocuteur combien de classiques québécois il a lus, préparez-vous à la disette.

Cette triste ignorance n’est pourtant pas une fatalité ; elle est d’abord attribuable à notre incurie collective. Actuellement, et depuis des années, en effet, dans les écoles du Québec, il y a bien une obligation de faire lire des livres québécois, mais le choix des oeuvres est laissé à chaque enseignant. Au cégep, officiellement, un seul des quatre cours de français obligatoires est strictement consacré à notre littérature et aucune oeuvre précise n’est imposée.

Le résultat de cette approche a de quoi inquiéter ceux et celles qui croient que le partage d’une culture commune, en plus de produire du lien social et de contribuer à enrichir la conversation démocratique nationale, est une pièce nécessaire à l’armature morale d’un peuple.

Relativisme culturel

 

Aujourd’hui, donc, comme le déplorent Sylvain Campeau et Patrick Moreau dans Quinze classiques de la littérature québécoise, « un jeune Québécois peut ainsi être scolarisé durant onze ans et avoir obtenu un diplôme d’études secondaires sans avoir lu le moindre texte québécois d’importance ». Si ce jeune fréquente ensuite le cégep, il suivra au moins un vrai cours de littérature québécoise, mais ne lira peut-être que des oeuvres mineures.

S’il a la chance de lire un classique, il ne pourra probablement pas en parler avec un ami qui suivra ce cours avec un autre professeur et qui lira autre chose. En cultivant cette liberté pédagogique absolue en matière de choix des oeuvres, le Québec se complaît dans un relativisme culturel débridé et tue sa tradition littéraire.

En publiant l’ouvrage collectif Quinze classiques de la littérature québécoise, Campeau et Moreau ne cachent pas qu’ils souhaitent proposer « un premier pas pour pallier ce manque déplorable ». Dans son excellent opuscule Qu’est-ce qu’un classique québécois ? (Fides, 2004), le professeur Robert Melançon écrit que « nous ne sommes pas tout à fait libres de lire les classiques », en ce sens qu’« on n’appartient vraiment à une société que si on connaît ses classiques ».

Campeau et Moreau ne disent pas autre chose en parlant des classiques québécois comme d’oeuvres que « nombre de lecteurs d’ici se sentiraient un peu obligés de lire, qui seraient en priorité étudiées dans les écoles, dont la méconnaissance apparaîtrait même — qui sait ? — comme une lacune aux yeux des personnes ayant reçu une solide éducation ». Imposer la lecture commune de certains de ces classiques à l’école et au cégep n’est pas une utopie. C’est un projet réalisable, à bas prix, si la volonté politique et collective est au rendez-vous.

Des listes

 

Cela admis, il reste à établir la liste des oeuvres qui méritent de constituer notre canon. En 2004, dans Le guide de la culture au Québec (Nota bene), le professeur Daniel Chartier, après consultation d’une quarantaine de spécialistes, proposait des listes de 10, 25 et 100 grandes oeuvres dignes d’être considérées comme classiques. Je retiens ici sa courte liste des 10 « principales oeuvres de la littérature québécoise, de ses origines à aujourd’hui » : Poésies (É. Nelligan), Maria Chapdelaine (L. Hémon), Regards et jeux dans l’espace (H. de Saint-Denys Garneau), Bonheur d’occasion (G. Roy), Poèmes (A. Hébert), Prochain épisode (H. Aquin), Une saison dans la vie d’Emmanuel (M.-C. Blais), L’avalée des avalés (R. Ducharme), Les belles-soeurs (M. Tremblay) et L’homme rapaillé (G. Miron).

En 2006, dans ma Lettre à mes collègues sur l’enseignement de la littérature et de la philosophie au collégial (Nota bene), j’y allais de ma propre liste, qui contenait notamment Poésies (Nelligan), Maria Chapdelaine, Un homme et son péché (C.H. Grignon), Les Plouffe (R. Lemelin), Tit-Coq (G. Gélinas), Les belles-soeurs et L’homme rapaillé. On note déjà des recoupements avec la liste de Chartier.

La liste proposée dans Quinze classiques de la littérature québécoise est celle du professeur Michel Biron : Poésies (Nelligan), Regards et jeux dans l’espace, Les îles de la nuit (A. Grandbois), Le survenant (G. Guèvremont), Bonheur d’occasion, Le torrent (A. Hébert), Le libraire (G. Bessette), Contes du pays incertain (J. Ferron), La ligne du risque (P. Vadeboncoeur), Une saison dans la vie d’Emmanuel, Prochain épisode, L’avalée des avalés, Les belles-soeurs, L’homme rapaillé et Volkswagen Blues (J. Poulin).

Dans sa Petite anthologie péremptoire de la littérature québécoise (Fides, 2006), le regretté Gilles Marcotte propose les oeuvres des Crémazie, Saint-Denys Garneau, Hébert, J. Le Moyne, Miron, Blais, Ducharme et J. Brault.

Bilan

 

Si on fait le bilan, on constate que les auteurs suivants font l’unanimité ou presque : Nelligan, Saint-Denys Garneau, Roy, Hébert, Blais, Ducharme, Tremblay et Miron. C’est du solide, et on pourrait s’y tenir, dans un premier temps, en retenant les autres comme des auteurs fortement suggérés.

Le grand intérêt du collectif Quinze classiques de la littérature québécoise est de proposer, pour chaque oeuvre retenue, un essai justificatif. Celui que Patrick Moreau consacre aux Îles de la nuit, de Grandbois, est de loin le plus remarquable. Superbe exercice d’admiration, il m’a réconcilié avec un poète qui, jusque-là, me laissait froid.

Retenons, surtout, la leçon principale de cet essai : pour renverser l’éparpillement qui a mené à notre ignorance littéraire collective, l’heure est venue de répondre par la bouche de notre canon.

Les auteurs seront au Salon en séance de signatures les jeudi 19 et dimanche 22 novembre.

Quinze classiques de la littérature québécoise

Dirigé par Sylvain Campeau et Patrick Moreau, Fides, Montréal, 2015, 272 pages



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