Lettres à un jeune émigrant… et au Québec itou

L’écrivain Dany Laferrière est toujours en mouvement, sur la planète comme dans le temps...
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’écrivain Dany Laferrière est toujours en mouvement, sur la planète comme dans le temps...

Je lis tous les livres de Dany Laferrière. Appelons ça un rendez-vous avec une oeuvre inégale et cohérente, parfois éblouissante, toujours tonique, sorte de « Grand Tout » tentaculaire développé d’essais en romans, en une conversation qui se poursuit lorsqu’on attrape l’auteur au vol.

J’aime qu’il soit toujours en mouvement, sur la planète comme dans le temps, entre son passé à Petit-Goâve et son présent à Paris, à Montréal ou je ne sais trop où. Celui qui marche ne dort pas.

Mais rêve-t-il éveillé au fait ? On le sent appartenir plutôt à une espèce animale aux aguets, les oreilles dressées ; sans doute pour avoir connu la dictature sous Duvalier, aussi par tempérament. Il observe, écoute, réfléchit, tisse des liens, lance des éclairs, établit des synthèses, envoie tout ça jouer dans le trafic et repart trotter plus loin. « Un pays est un roman écrit par tous ceux qui l’habitent. Chaque interprétation nouvelle l’enrichit », écrit-il à la gloire de tous les mixages.

Parfois, il se répète. Ses thèmes d’élection resurgissent comme les leitmotivs d’une symphonie : sur l’exil intérieur, la mobilité des états d’âme, la passion des livres et des écrivains (surtout Borges), l’amour à géométrie variable et l’enfance qui refuse de mourir. Ses lauriers d’académicien ne changent rien à l’affaire, sinon pour offrir une balle supplémentaire à sa perpétuelle jonglerie.

Le dernier livre de Dany Laferrière publié chez Mémoires d’encrier, Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo, n’est pas son plus concentré pur jus de mangues ou de pommes de Saint-Hilaire. Ça tient plutôt de l’ouvrage échevelé en mélange de genres, nourri de chroniques radiophoniques, de carnets de bord. S’y ajoutent, dans son fief du carré Saint-Louis, des dialogues imaginaires avec un émigrant camerounais entre La librairie du Square où Françoise Careil semblait devoir officier toujours, et le café voisin, désormais fermé.

Le Québec, mode d’emploi

À quelques décennies d’intervalle, Mongo se fait l’alter ego du jeune Haïtien qui découvrait le Montréal des années 1970, de l’usine à la gloire littéraire.

Le Mongo d’aujourd’hui ignore à peu près tout de son pays d’accueil et gaffe en sifflotant. « Il ne sait pas qu’il lui faudra toute une vie pour qu’on l’appelle par son nom. On ne verra en lui pendant longtemps qu’un immigré. » L’écrivain le guide un moment à travers les méandres de l’âme québécoise, tendant du coup un miroir à sa seconde patrie, longtemps source de sa propre perplexité.

Rien de plus instructif que d’observer le Québec à travers les lunettes de ceux qui l’ont découvert à l’âge adulte, en s’étonnant de ceci ou de cela. : Tiens ! Tout le monde se tutoie, ici. Tiens ! Les filles n’aiment pas les « chanteurs de pomme » à patte lourde. Mieux vaut draguer léger. Et cette manie qu’ils ont de commenter sans fin la météo ! Tiens ! Le mythe de l’égalité est une vraie religion au Québec. « Si jamais vous dépassez les autres d’une tête, elle devient immédiatement une cible sur laquelle tout le monde lance des fléchettes. Baisse-toi, Mongo. »

Comme quoi, on est toujours l’exotique de quelqu’un.

Ainsi au XVIIIe siècle, dans ses Lettres persanes, Montesquieu imaginait-il la stupeur de deux étrangers devant le spectacle des moeurs parisiennes.

Le regard de « l’autre » paraît souvent réducteur au premier occupant du sol, froissé qu’on ose juger son généreux comité d’accueil. Mieux vaudrait pour lui de respirer par le nez.

La position de recul du « venu d’ailleurs » l’aide à voir les poussières balayées sous le tapis collectif. Reste à l’écouter, à prendre note, si possible à se remettre en cause. — Toréador, en garde ! Un oeil noir te regarde ! — Mais regarde-nous donc ! Et que vois-tu, au fait ?

Bientôt, une vague énorme de réfugiés va déferler au pays. On les attend. Ça va, mais quels chocs culturels les attendent au détour ? Quels particularismes étranges les feront tiquer sous nos cieux enneigés ?

Tirer la langue

Sur la question de la langue, tout nouveau venu trébuchera avant de s’étaler : l’affaire est entendue. Autant le mettre en garde, comme s’y risque Dany : « Quand on parle du français, on parle plus de culture que de langue.Et quand on parle de l’anglais, on ne parle pas de la langue anglaise, mais du colonisateur. » Avant d’ajouter : « Sur toute la planète, on mène, chacun à sa manière, une guerre contre la colonisation, ou plus difficile encore, contre ce que la colonisation a fait de nous. »

Il a dû regarder le sujet ici sous tous ses angles, avant de pouvoir l’éplucher. Pas évident ! « Mille questions à propos de la langue, sauf celle de la rendre vivante en tentant de bien la parler. »

Et de se gratter la tête avant de plonger dans le temps :

« L’impression que la langue est la dernière brigade lancée contre l’armée de Wolfe dans cette interminable bataille des plaines d’Abraham qu’on rejoue sans cesse dans sa tête, fixant à jamais ces vingt minutes dans la conscience collective. »

Sur cette trajectoire du Québec, l’écrivain entre deux cultures voit la trace du père longtemps silencieux, « d’où la pauvreté de sa langue » et de la mère qui partait dans la lune en écoutant la radio, entre deux brassées de linge et trois repas pour sa marmaille.

« Mais l’avenir était à la mère et à son univers tissé de nouvelles fantaisistes, d’objets hétéroclites, de musiques étrangères et de cuisines exotiques qui lui permettaient de rêver. »

Rien de facile pour celui qui touche au fil d’arrivée.

À Mongo qui s’engouffre dans nos petits matins glacés, en émergeant de son deux et demie, Dany Laferrière demande : « Qui t’avait promis le paradis ? »

L’exil transformera le nouveau venu. Les vieux enfants du sol à son contact également. D’autres écrivains d’ailleurs mêleront leurs souvenirs aux découvertes. D’autres émigrés se briseront les ailes sur des murs d’étrangeté, de nouvelles unions mélangeront leurs racines. Reste à se souhaiter d’offrir à tout le monde une langue vibrante pour mieux se parler.

7 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 14 novembre 2015 07 h 50

    C'est un vrai rafraîchissement cet article ...

    Bientôt le Québec accueillera des milliers d'immigrés dont nous ne connaissons ni les coutumes, ni rien, qui auront vécu l'exil, qui ne connaîtront pas notre langue, ni rien de nous. Il faudra être patients envers tous ces inconnus, car ce seront leurs enfants qui habiteront notre terre, la feront évoluer, et qui créeront des liens avec nous. Leurs parents seront trop sous le choc pour apprécier, mais les enfants eux joueront, apprendront notre langue, iront à nos écoles et auront des amis Québécois. Alors soyons patients, c'est souvent avec la génération suivante que nous sommes en mesure de partager.

    • Yves Corbeil - Inscrit 14 novembre 2015 10 h 22

      Oui vous avez raison un rafraîchissement, faisons confiance aux enfants et laissons le temps faire les choses, soyons les témoins du temps qui s'écoule au lieu d'être les ennemies du temps qui passe. Les évenements réçents doivent nous faire prendre conscience du temps qui passe et de l'utilisation qu'on en fait dans notre quotidien.

      Est-ce que la barrière qui sépare nos modes de vie et de pensées ainsi que la religion sont des obstacles infranchissables, j'ose espéré que non car le processus de mixité sociale est en marche et irréversible. Portons attention aux fractures sociales, a évité pour le bien de tous.

  • André Mutin - Abonné 14 novembre 2015 10 h 18

    Quelle langue vibrante ?


    Il ne faut pas se faire d'illusion, ils apprendront l'anglais. On peut compter sur les Couillard et Trudeau de ce monde pour les encourager en ce sens.

    En plus ils l’ apprendront aux frais du contribuable québécois !

    • Cyr Guillaume - Inscrit 15 novembre 2015 05 h 15

      Il parlait du français. Mais c'est vrai qu'avec la foutue manie de vouloir absolument être « ouvert sur le monde » (à sens unique bien-sur) il risque d'y avoir influence linguistique et anglomanique en ce sens.

  • Jean-François Trottier - Abonné 14 novembre 2015 11 h 14

    Un détail mais...

    Losqu'on parle de gens qui arrivent au Québec, en rapport à leur nouveau lieu, ce sont des immigrants et non des émigrants.

    Lorqu'on parle de gens qui, par exemple, partent d'Haïti, en rapport avec leur lieu de départ, alors ce sont des émigrants.

    Lorsqu'on ne peut pas préciser leur point de départ ni leur point d'arrivée, on parle de migrants, comme on le fait au sujet de la vague actuelle au Moyen-Orient et, entre autres, en Europe.

    En résumé, migrer, c'est bouger. Immigrer, c'est arriver. Émigrer, c'est partir.

    Et migraine, ça n'a rien à voir.

  • Clermont Domingue - Abonné 14 novembre 2015 12 h 00

    Rafraîchissement enrichissant.

    Les immigrants nous rapportent nos valeurs:le sens de la famille, l'ardeur au travail et l'amour de la vie.Les épreuves vécues et les obstacles franchis les ont rendus forts.La première génération se sacrifie pour ses enfants et leur transmet les valeurs forgées dans l'épreuve.Il faut recevoir ces frères en humanité comme un cadeau qui nous échoit.
    Ils apprendront notre langue si nous la respectons nous-mêmes en la faisant belle...
    Clermont Domingue,professeur au COFI de l'Estrie de 1977à 1996.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 15 novembre 2015 09 h 56

    Le A de Atlantique

    En ce dimanche matin, j'écoute M. Laferrière à la radio au sujet de ce livre.

    *Le regard de « l’autre » paraît souvent réducteur au premier occupant du sol, froissé qu’on ose juger son généreux comité d’accueil.*

    Effectivement, après 40 ans loin de la terre d'origine, on devient bilingue culturellement.
    Et souvent, on ne supporte pas bien que l'immigrant, le survenant soit capable de comprendre, déchiffrer nos conversations privées québécoises, nos travers, faiblesses et avenirs probables.
    Mais c'est parfois dur d'être à cheval sur deux mondes.
    Beaucoup d'entre eux/nous, émigrants, immigrants, migrants sont quelque part nulle part, probablement sous le A de Atlantique, sur la carte des voyages qui s'achèvent.

    Mes pensées à la France