J’ai vu le loup, le renard, le lièvre

On s’ennuie toujours un peu, il est vrai, devant les galas culturels retransmis sur nos ondes télé. Utiles, ça oui : rien de tel pour serrer les rangs autour du marché fragilisé de la création québécoise, pour éclairer une discipline : cinéma, théâtre, humour, chanson et les artistes derrière. On n’a rien contre. Il le faut. En plus, ça se joue désormais avec des ligues professionnelles : pistes antidérapage, pros à l’animation. Louis-José Houde faisait bien ça au Gala de l’ADISQ, dimanche dernier. Encore oui.

C’est juste qu’elles nous semblent bien incestueuses, ces cérémonies-là…

Sur orgie de coeurs roses, toutes ces déclarations d’amour lancées d’un chanteur à l’autre étaient trop nombreuses l’autre soir pour ne pas sembler suspectes. Louis-José Houde rigolait déjà en ouverture de tant d’amour bientôt déversé.

Trait de société. On se veut du bon monde. Dans les galas en France, où sarcasme et tenue de soirée sont de rigueur, personne ne songerait à s’aimer si bruyamment sans paraître bon enfant, limite nunuche, ou gros menteur.

Ici, c’est tissé serré, le monde de la chanson, et les amis se remettent des Félix entre eux, avec tape dans le dos et larme à l’oeil. Salut, les copains !

Hum ! Quelques couteaux pointus doivent bien se dissimuler sous les beaux habits. Gageons qu’en coulisses, ces gosiers d’or se sont lancé quelques couacs ; tous unis certes, mais rivaux pour la renommée et la statuette.

Ces galas annuels sont aussi des fêtes de réconciliation.

Tous les chemins mènent au paradis

N’empêche ! À force d’avoir semé le trouble sur la Voie lactée, Jean Leloup semblait posséder moins d’amis que les autres. Peu de « je t’aime » éperdus fusaient dimanche dans sa direction.

Plutôt des ricanements (c’est de bonne guerre) à propos de ses trous de mémoire et quelques appréhensions entretenues sur sa bonne conduite : et s’il allait oser quelque éclat malvenu, déjouer le plan de match du soir, déborder de son temps d’antenne, engueuler le parterre ou, pire, les commanditaires ?

Hélas, non ! Nous voici déçus. Meilleure escarmouche la prochaine fois !

A-t-il vraiment besoin de cartes de Saint-Valentin, Jean Leloup ? À lui, la collection de Félix ! À lui la couronne ! Na, na, na, na ! Eh, eh, eh ! Goodbye ! Refrain connu.

Après tout, ce sont les rebelles, les rockers écorchés vifs, les « pas très présentables », les fêlés du bocal, les « faites-le taire quelqu’un » qui ont marqué au fer rouge la chanson populaire québécoise des dernières décennies ; de Gerry Boulet à Jean Leloup en passant par Dédé Fortin.

Dieu, dit-on, vomit les tièdes. Et le diable aussi. « Tous les chemins mènent en enfer », entonnait comme de fait sur scène l’homme au chapeau dans À Paradis City, plus tard sacrée chanson de l’année.

Allez, on t’aime bien, Jean Leloup, qu’on lui marmonne sans le connaître dans notre gala privé hors d’ondes. Et tes failles et ta folie et ta chanson Les bateaux sur les mauvais garçons qui pleurent aussi. Ton coeur de rocker, c’est ta poésie.

« Mommy, daddy »

Toujours dans la catégorie : « C’est à ton tour de te laisser parler d’amour », si une artiste populaire fait palpiter le coeur collectif, c’est bien Dominique Michel, alias notre Dodo nationale !

Peut-être qu’en célébrant l’humoriste pour sa carrière de chanteuse à l’ADISQ, ils se sont trompés de gala, comme l’écrivait mon collègue Sylvain Cormier, mais tous nos cercles culturels lui doivent quelque chose, si on gratte ou pas. L’humour, le cinéma, idem pour la chanson — après tout, les clubs furent son berceau, et la toune En veillant sur le perron, son premier ticket pour la gloire. Le petit écran lui tenait lieu de cuisine et de salon. « Quand la télévision a été inventée, tu étais déjà dedans », lui lançait René Simard. Drôle !

Le combat contre le cancer de l’ancienne reine des Bye Bye touche la corde sensible par-dessus le marché. Par ici, Dodo ! Les mots d’amour pleuvaient drus sur sa tête en menaçant de l’inonder.

À son tour de micro, la dame eut l’élégance de retourner l’hommage vers ceux qui l’avaient accompagnée au fil du long parcours, comme les auteurs de Mommy, daddy, qu’elle a interprétée : Gilles Richer (paroles) et Marc Gélinas (musique), tous deux disparus : « Ils nous ont laissé cette chanson, qui est extraordinaire », soulignait-elle.

Et lors de cette cérémonie où des voix se sont élevées pour reprocher aux radios commerciales de vouloir abaisser les quotas de chansons francophones en ondes, afin d’atteindre un auditoire épris de tous les songs, les mots de cette complainte nous revenaient en tête, sur anticipation des grandes nostalgies : « Mommy, daddy, I love you dearly / Please sing the song you sang when I was a baby / Fais dodo, Colas mon petit frère / Fais do-o-do, mon petit frère, tu auras du lolo / Mommy, daddy, I remember the song / Oh mommy, daddy, something seems to be wrong / Oh mommy, tell me why it’s too late, too late, much too late. »

Les galas, ça sert à brasser cette soupe-là aussi.

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5 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 12 novembre 2015 06 h 08

    Merci Madame Tremblay !

    Madame Tremblay, des milliers de mercis !
    Vous nous rappelez que non seulement notre personnalité atypique n'est pas encore tout à fait morte culturellement, mais que la ligne de vie qui persiste en chacun de nous, dépasse de beaucoup notre petite naissance individuelle.

    Par sa simplicité, sa transparence, sa justesse sans fioriture, à mon avis vous nous donnez aujourd'hui un grand texte.

    Mes respects les plus républicains, Madame.

  • Julie Vincent - Abonnée 12 novembre 2015 08 h 01

    Te lire nous élève

    Odile ce regard que tu portes sur la banalité d'un gala télévisé permet d'en saisir les perles. Merci de souligner la démarche d'un inventeur ,l' inclassable poète Jean Leloup, de retenir Mommy et Dominique Michel , tu as la touche. Claude Gauvreau l'écrivait avant toi : la banalité est la loi, l'unique est tabou. Je le cite alors que commmence aujourd hui le congrès du conseil québécois du théatre qui porte entièrement sur la diversité culturelle .Odile Tremblay te lire remet les pendules à l'heure, en effet on est las du climat incesteueux qui semble émaner de notre télévision .

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 novembre 2015 10 h 18

      Rien à ajouter, madame Vincent! Merci à toutes les deux...

  • Gilbert Turp - Abonné 12 novembre 2015 10 h 25

    Biennales plutôt qu'annuelles

    Si nos grandes messes culturelles étaient biennales plutôt qu'annuelles, elles seraient déjà moins plates. Il y aurait un peu plus d'enjeu et de perspective.

  • André Boileau - Abonné 12 novembre 2015 11 h 52

    Branchez-vous madame Trtemblay

    Je ne suis pas du monde du spectacle quoique musicien à mes heures. Ce qui me frappe le plus de vos articles est que vous dansez sur une corde raide, incapable ou refusant de prendre une position claire. C'est d'ailleurs typique au Québec et vous n'êtes certes pas la seule à jouer ce jeu. Il ne faut surtout pas froisser semble être la devise. Personnellement, je crois que le monde du spectacle Québécois mérite mieux et Dieu sait qu'il y a amplement matière à critique.