Le marchand d’illusions

En fondant la Coalition avenir Québec, François Legault avait expliqué que pour être en mesure de choisir son avenir politique, que ce soit le fédéralisme ou la souveraineté, le Québec devait se refaire au préalable une santé économique. Quatre ans plus tard, il succombe à son tour à la tentation de se transformer en marchand d’illusions, en proposant une énième version du vieux rêve autonomiste si bien caricaturé par Yvon Deschamps.

Malgré le peu d’intérêt de Justin Trudeau pour les questions constitutionnelles, « ce sera très difficile pour le premier ministre du Canada de refuser ce qui est demandé par beaucoup de Québécois », soutient M. Legault. C’est pourtant parce qu’Ottawa et le reste du Canada ont fait la sourde oreille pendant des décennies qu’une grande partie des Québécois, dont M. Legault, se sont tournés vers la souveraineté.

Curieusement, le chef de la CAQ semble maintenant croire que c’est précisément parce que ces derniers ont rejeté la souveraineté à deux reprises qu’on va maintenant leur accorder ce qui leur a toujours été refusé. Il n’est donc pas question d’assortir ses demandes d’un quelconque « couteau sous la gorge », comme le faisait le rapport Allaire. Il laisse plutôt au Canada anglais le loisir d’exprimer sa sollicitude en toute sérénité.

Avant de tenter de convaincre ses éventuels interlocuteurs de se lancer dans une réforme dont ils ne ressentent aucunement la nécessité, M. Legault devra composer avec le grand scepticisme qui règne au Québec même, y compris chez ses propres partisans. Si ses propositions ont été accueillies avec un enthousiasme de bon aloi au conseil général de la CAQ dimanche, un sondage interne indique que trois électeurs caquistes sur quatre (76 %) n’y croient pas.

Soit, l’invraisemblance d’une proposition n’est pas un obstacle en politique. Puisque l’obtention de nouveaux pouvoirs au sein de la fédération est l’option privilégiée par le plus grand nombre de Québécois (42 %), par rapport au statu quo (29 %) et à l’indépendance (29 %), pourquoi ne pas la faire miroiter, même si cela relève du fantasme ?

Le hic est que ce n’est pas la CAQ, mais plutôt le Parti québécois qui est considéré comme le plus apte à négocier une nouvelle entente, même si cela ne l’intéresse pas. Le passé récent tend d’ailleurs à accréditer cette perception. À la fin des années 1990, c’est le gouvernement Bouchard qui a réussi à négocier avec Ottawa une entente administrative sur la formation professionnelle et une modification constitutionnelle bilatérale qui a permis la création des commissions scolaires linguistiques. Vingt ans plus tôt, c’est l’entente dite Cullen-Couture, intervenue sous le gouvernement Lévesque, qui avait accordé au Québec le pouvoir de sélectionner ses immigrants selon ses propres critères.

En principe, le renouvellement de la fédération, serait-ce dans un très lointain futur, fait toujours partie des intentions du PLQ. La démarche étapiste proposée par M. Legault paraît d’ailleurs s’inspirer du rapport Pelletier, qui préconisait lui aussi de commencer par la conclusion d’ententes administratives, quitte à les constitutionnaliser par la suite.

Pour l’avenir prévisible, la récente lettre ouverte du ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Jean-Marc Fournier, donne toutefois l’impression que le gouvernement Couillard est moins désireux d’affirmer l’identité québécoise que de la diluer dans la francophonie canadienne. Il s’oppose même à l’extension de loi 101 aux entreprises à charte fédérale, dont M. Legault voudrait faire l’objet d’une entente avec Ottawa.

  

On peut facilement comprendre que l’arrivée de Pierre Karl Péladeau a forcé le chef de la CAQ à réintégrer la question nationale dans son discours, sous peine d’une marginalisation définitive. Il est plus difficile de voir où il veut en venir concrètement avec la « prépondérance » qu’il réclame en matière linguistique. Veut-il soustraire le Québec aux dispositions de la Loi sur les langues officielles ou encore de l’article 23 de la Charte des droits, qui concerne la langue d’enseignement ? Il refuse d’entrer dans les « détails ».

Si l’objectif est d’augmenter la présence du français dans l’espace public ou encore dans les milieux de travail, il suffirait de renforcer les dispositions de la loi 101, comme le PQ souhaite le faire, mais M. Legault assure n’avoir aucun projet en ce sens, D’ailleurs, la CAQ avait démontré si peu d’ouverture au projet de loi en ce sens présenté par le gouvernement Marois qu’il avait préféré le retirer.

Malgré les insuffisances ou l’irréalisme de son projet, il est difficile de contester à M. Legault que la division actuelle du vote nationaliste fait le jeu des libéraux et que la souveraineté ne rallie pas suffisamment de Québécois pour être envisageable. Il n’en demeure pas moins que toute autre option les soumet au bon vouloir du reste du Canada. Ils ne peuvent même pas être certains que le statu quo, déjà inacceptable, pourra être maintenu.

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