Au risque de s’enfarger

J’aime le verbe « s’enfarger ». Je le trouve plus spectaculaire, plus impliquant et plus québécois à l’oreille que « trébucher » ou « s’empêtrer », synonymes déjà plus nobles. Au moment d’aborder des sujets sensibles, le langage devient une traîtresse carpette où les risques « d’enfargement » (ou serait-ce « d’enfargeage » ?) augmentent considérablement.

J’en veux pour preuve récente un aveu du comité organisateur du prochain congrès du Conseil québécois du théâtre (CQT), rassemblement qui se tiendra jeudi, vendredi et samedi qui viennent. L’équipe dit s’être « enfargée dans le vocabulaire lors du travail préparatoire » menant à cette rencontre, placée cette année sous le signe de « Théâtre et diversité culturelle » ; sujet chaud, hypersensible mais essentiel.

« Ensemble, nous avons découvert la difficulté de nommer la complexité des réalités et ressenti le poids historique ou social de certains mots trop souvent imparfaits pour en rendre compte », peut-on également lire dans le cahier préparé par l’équipe du CQT en vue de l’événement, qui sera composé de discussions, de témoignages et de performances. D’où la nécessité, par exemple, de bien distinguer ce qu’on entend par minorités visibles, ethniques et audibles, et de toujours préciser que les artistes sont « dits de la diversité culturelle », soulignant ainsi le caractère construit de cette notion.

On trouve dans ce document une synthèse des principales difficultés rencontrées par les artistes en théâtre désignés par de tels vocables : mentionnons la discrimination basée sur l’apparence ou l’expression orale, la limitation à des rôles stéréotypés et le peu de reconnaissance envers les acquis, l’expérience ou les formes artistiques privilégiées. Autre sujet incontournable, la diversification des publics occupera également une bonne part des discussions. Choix de production, imaginaires et personnages mis en scène, spectateurs susceptibles de se sentir appelés ou concernés : tout est lié, bien sûr, et rien n’est simple.

Des lettres et des chiffres

Question de préparer ce congrès, l’équipe du CQT a réalisé une étude statistique portant sur le nombre d’artistes dits de la diversité culturelle ou autochtones ayant participé à des productions théâtrales durant la saison 2014-2015. Les résultats témoignent de la disparité entre la composition ethnoculturelle du milieu théâtral et celle de la société québécoise en général, du moins en ce qui concerne la production montréalaise.

Ainsi, des 1905 contrats d’interprétation, d’écriture, de mise en scène ou de conception distribués à Montréal pour ladite saison, 223 auraient été accordés à des créateurs issus de l’un des deux groupes susmentionnés, pour une proportion de 10,5 %. La part de la population de la métropole issue de l’immigration ou d’origine autochtone serait quant à elle de 33,8 %, selon les chiffres de 2011 fournis par Statistiques Canada.

Si les facteurs permettant d’expliquer cette disproportion sont nombreux et complexes, des pistes de solution existent. Le CQT mentionne des initiatives heureuses émanant des Conseils des arts ou d’autres organismes comme Diversité artistique Montréal, le Montréal, arts interculturels (MAI), l’École nationale de théâtre et la Fondation Cole, entre autres. Les représentants de certaines de ces structures, rejoints par des diffuseurs, des administrateurs et des directeurs artistiques, viendront témoigner de leurs essais et de leurs réussites en matière d’inclusion et de diversification.

Par le choix de ce thème difficile, le Conseil québécois du théâtre fait le pari de rallier tout le milieu du théâtre autour de cet enjeu. Si le document préparé par le comité organisateur témoigne du grand sens de la diplomatie nécessaire à la réussite d’une telle entreprise, soulignons qu’on y avance tout de même qu’une plus grande ouverture à des artistes et à des démarches encore trop fortement marginalisés pourrait venir secouer des pratiques dominantes que certains jugeraient « trop standardisées » et « homogènes ». Voilà une idée qui en grafignera certains, et c’est tant mieux : s’ouvrir, c’est « aussi accepter d’être changé soi-même », précise-t-on avec justesse.

S’enfargera-t-on dans les fleurs du langage, ces jours prochains au Centre Saint-Pierre et au Centaur, scènes de ce 13e congrès du CQT ? À quelques reprises, sans doute, tout comme je l’ai sans doute fait en rédigeant ces quelques paragraphes. Mais qui n’est pas prêt à prendre ce risque restera immobile, fera du surplace, maintiendra une distance. On ne peut donc qu’être d’accord avec les organisateurs lorsqu’ils avancent que « parler, même maladroitement, demeure la seule manière d’amorcer le dialogue ».

2 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 10 novembre 2015 09 h 08

    On ne peut oublier l'écran

    Au conservatoire d'art dramatique où j'enseigne depuis 20 ans, on forme bon an mal an en juste proportion de représentativité des jeunes de grand talent qui auront besoin, pour vivre, de s'intégrer non seulement au monde du théâtre, mais aussi à celui des écrans, télé, cinéma.
    Le premier pas est l'accès aux auditions. C'est là, à l'étape des castings et auditions, qu'il faut agir.
    Une fois cette porte franchie, ça va mieux. Pour la suite, cependant, il n'y a pas véritablement de balise systématique. Nul ne sait trop pourquoi - à talent égal - telle personne pogne et telle autre non.
    Il semble qu'une étincelle se produit en audition, une sorte de coup de coeur mutuel, plus affectif que raisonné. Encore faut-il pouvoir auditionner.

  • Eric Lessard - Abonné 10 novembre 2015 09 h 20

    Accessibilté

    Il peut être intéressant de se questionner à propos de la diversité culturelle dans le théatre, mais personnellement, ce qui me préoccupe, c'est plutôt sa diffusion.

    Je crois que le premier problème des pièces de théatre, c'est tout simplement que la majorité des Québécois (je pense), n'ont tout simplement pas le temps ou l'argent pour aller les voir. Moi-même, j'en ai vu très peu dans ma vie.

    Il serait intéressant que les pièces de théatre soient filmées pour ensuite être disponnibles pour diffusion payante mais accessible sur internet.

    On peut s'inspirer du succès de Netflix pour les films, de la musique en ligne, etc. Il me semble que la culture devrait être disponnible pour tous à un prix raisonnable.

    Je peux vous dire que quand on reste en campagne, loin des théâtres, il n'est vraiment pas évident de réserver une place pour une date où l'on ne sait même pas s'il va y avoir une tempête de neige. En plus, avec les coûts de la vie actuelle, la majorité des gens ont des besoins plus pressants que d'aller voir des pièces de théatres. Mais ces mêmes gens pourraient peut-être être intéressés s'ils pouvaient la voir dans leur salon, pour un prix raisonnable et à un horaire qui les convient.