Villes unies d’Amérique

Les organisateurs refusaient du monde depuis un mois. C’est donc dans une sorte d’enthousiasme irrésistible que les 350 participants du congrès de fondation du Réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique (RVFFA) se sont réunis à l’Hôtel Concorde, à Québec, aux derniers jours d’octobre.

Ce réseau, imaginé par le maire Régis Labeaume, a des objectifs en apparence modestes : structurer des circuits touristiques francophones sur l’ensemble du continent en utilisant l’histoire des francophones, le patrimoine et la toponymie pour monter une offre touristique qui intéressera les 20 millions de francophones du Canada et des États-Unis, et autant de francophiles.

L’enthousiasme vient de ce que Régis Labeaume a réalisé une évidence : coller des morceaux qui existent déjà en laissant chaque municipalité concernée monter sa propre proposition touristique et culturelle, qui sera affichée sur un site Web spécialisé mis à disposition par la ville de Québec. Mais plusieurs villes envisagent déjà des collaborations économiques, scolaires ou académiques.

Comme l’expliquait le maire Labeaume sur les ondes, « il y a 33 millions de francophones dans les Amériques, et on ne fait rien. Avant de vouloir développer le français, occupons-nous donc de ce qui est là ».

Le retour d’une vieille idée

Parmi les municipalités présentes, il y en avait 26 du Nouveau-Brunswick, 17 du Québec, 12 de l’Ontario, 10 des autres provinces, 9 des États-Unis et 2 des Antilles. Et il y en aura beaucoup plus aux prochaines assises, à Lafayette en octobre 2016, et davantage encore au grand rassemblement prévu en juillet 2017 à Québec.

Cette initiative est une manière de renaissance du vieux concept du « Canada français », mais à la sauce francophone 2015. Entre 1865 et 1967, la Société Saint-Jean-Baptiste avait organisé, épisodiquement, de grandes « Conventions nationales canadiennes-françaises ». Celle de Québec, en 1880, avait rassemblé 40 000 personnes venues de partout sur les plaines d’Abraham.

En 2015, 48 ans après les derniers États généraux du Canada français, qui avaient marqué le divorce des Québécois avec le « Canada français », voici que les francophones du continent se donnent pour projet commun de se rendre visibles.

Derrière cette vision du maire Labeaume, on entend l’écho de deux autres voix. D’abord, celle de l’anthropologue Serge Bouchard, qui parle depuis longtemps de la nécessité pour les Québécois de redécouvrir leur véritable histoire — celle d’un peuple qui est chez lui au Wisconsin, au Wyoming, au Nouveau-Mexique ou au Rhode Island. On entend aussi la voix, moins connue, mais tout aussi inspirée, du géographe Dean Louder, auteur de plusieurs livres sur l’archipel francophone des Amériques.

Tandems et surprises

Il tombe sous le sens que ce projet du maire Labeaume soit organisé par le Centre de la francophonie des Amériques (CFA), dont c’est justement le mandat d’animer les réseaux francophones un peu partout sur le continent. D’ailleurs, la mairie et le CFA sont pratiquement voisins sur la côte de la Fabrique.

Le grand mérite de ce réseau sera justement de créer d’autres tandems du genre, réunissant gouvernement local et organismes locaux autour d’un projet commun à l’image du tandem québécois.

Le Centre de la francophonie des Amériques, une agence du gouvernement du Québec créée en 2008, a déjà plusieurs réalisations à son actif, dont le Carnet des francophones d’Amérique, une radio jeunesse et même une bibliothèque numérique. Denis Desgagné avait compris depuis longtemps que dans bien des endroits, notamment aux États-Unis, ce sont les mairies ou les comtés qui sont chargés de la culture et de l’éducation — plutôt que les États. L’idée du maire Labeaume est exactement le genre de grand projet porteur que recherchait le CFA.

La seule fausse note de tout le congrès est venue d’une participante qui a fait un esclandre en entendant le maire de Lafayette, en Louisiane, discourir en anglais. C’est mal comprendre que dans RVFFA, le second F, c’est pour « francophiles » : c’est dire qu’aux assises de ce nouvel organisme, on entendra parfois l’anglais, le créole et l’espagnol. D’ailleurs, un des participants les plus actifs et militant est un député américain, le Louisianais Stephen Ortego, pour qui le français est une langue « grand-maternelle » redécouverte à 18 ans.

La force du RVFFA sera justement de s’adresser aussi aux meilleurs alliés des francophones, les francophiles, que l’on néglige trop souvent. Diane Blais, la présidente du conseil d’administration du CFA, n’en est tout simplement pas revenue devant la passion de ces anglophones francophiles, amoureux fous de culture française, de poésie, de littérature, d’histoire, venus à Québec pour voir ce qu’ils pouvaient apporter au RVFFA.

La première ville albertaine à manifester son intérêt pour le RVFFA, c’est Grande Prairie, dont le maire est anglophone. Son motif est économique : il croit qu’il peut avoir un impact à travers la langue française. Il y en aura d’autres : c’est le pari du RVFFA.

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