L’aliénation

Combien coûte le trafic dans les villes ? Je sais plus. J’ai bien vu passer le chiffre, et constaté qu’il était monstrueux. M’en fous un peu, mais comme l’argument économique semble le seul qui compte désormais pour à peu près tous les sujets…

Alors voilà, c’est 2 milliards. Pour Montréal seulement.

Maintenant, combien coûte le trafic dans nos têtes ?

J’emploie la première personne du pluriel, mais c’est pour la forme. Si vous pédalez, marchez, prenez l’autobus, la congestion automobile ne vous concerne pas directement.

Ah bien, bien sûr, ça salope l’air, l’eau. Ça dégrade à vitesse grand V les routes pour lesquelles tout le monde paye. Reste que pendant que les automobilistes exploitent outrageusement le passif de leur patience, les affranchis du trafic sont morts de rire.

Ou le sont-ils vraiment ?

Il y a dans l’obstination automobile quelque chose qui en dit long sur tout le reste. Une inertie qui en raconte une autre, généralisée. Et dans cette file d’attente qui se répète soir et matin, un supplice de la goutte qui, c’est sûr, fait de ceux qui la subissent une furieuse tribu qui maugrée au nom de sa liberté.

Suffit d’un échantillon ponctuel de trafic pour se souvenir du degré d’aliénation que constitue cette ronronnante immobilité. Dans la métropole, elle se calcule à coups d’heures, facilement deux par jour, passées à zigonner entre les bumpers des autres. À Québec, ça empire dangereusement.

On s’habitue, dit-on. Mais s’habituer à la torture ne la rend pas moins nocive.

Il y a quand même quelque chose de fascinant dans tout cela : cette volonté de rester seul dans son habitacle. L’inconfort de l’attente, les dépenses exorbitantes pour l’auto et l’essence, le temps perdu, et même la baisse de productivité : tout cela soluble dans sa solitude au volant.

Au nom de quoi ? Des habitudes ? Alors je me remets à fumer, j’aimais tellement ça. Qu’importe si je toussais comme un dératé, si j’étais gris, si je puais.

Au nom de quoi, alors ? De la liberté ?

Faudrait voir de quoi elle est faite, sinon d’un désir de continuité, de ne rien changer, d’une légère détestation de son prochain, d’une allergie à toute forme d’organisation autour d’un autre horaire que le sien.

C’est l’individualisme crasse qui phagocyte la raison.

C’est cette même contre-logique que célèbre la radio de Québec, et qui dépasse un peu Mme Payette dans son rapport, paru plus tôt cette semaine, et qui a comme principal défaut de ne nous avoir rien appris. Mais aussi d’invoquer des complots de droite qu’ourdiraient les stations de radio afin de plaire à leurs commanditaires, alors que c’est simplement pour racoler l’auditeur qu’on le reconduit dans toutes les petites merdes de sa triomphante individualité.

Moi seul dans mon auto. Moi qui subis la répétition de gestes qui me rendent à moitié fou. Moi qui ne peux imaginer la vie autrement, mais qui hurle contre tout ce qui m’empêche d’être un peu plus libre et donc un peu plus asservi, à défaut d’entrevoir une porte de sortie à cette absurdité.

Moi qui me convaincs que mon malheur est l’instrument de mon bonheur.

Encore la preuve que 1984 avait tout juste : la liberté, c’est l’esclavage, répète sur tous les murs le slogan du parti de Big Brother dans le roman de George Orwell.

Il n’y a pas de grand complot. L’asservissement est volontaire, et souvent enthousiaste, comme chez Orwell. Mais la bataille pour l’amour du public a transformé les médias en entreprises de célébration de l’immobilité et du conformisme. Un système de surveillance où l’on élague ce qui dépasse.

Je suppose que c’est comme pour le trafic. On s’habitue.

 

Livres (suite) – J’ai avalé le Freedom de Jonathan Franzen pendant ma convalescence. En français, par paresse. Et puis la lecture en langue seconde ralentit mon débit, et Franzen écrit des briques grosses comme ça.

Mais oh, quelles briques ! Les critiques avaient moins aimé que Les corrections, j’hésite encore, de mon côté, à choisir entre l’un et l’autre. Peut-être parce que j’ai ce sentiment que ces oeuvres sont le prolongement l’une de l’autre.

Franzen écrit des romans en forme de fresques familiales qui nous rappellent par quels mécanismes nous nous sabotons. En tant qu’individus. Dans nos rapports aux autres aussi. Et que cette petite voix qui nous fait emprunter la mauvaise avenue est la même qui nous pousse, collectivement, à faire de mauvais choix.

Citant Bernard Landry, un animateur de radio de Québec disait récemment, désignant la popularité des radios de Québec : « Le peuple ne se trompe jamais. »

Il me semble, au contraire, que nous ne cessons de nous fourrer. Et que nous passons ensuite un temps fou à nettoyer les dégâts, pour ensuite nous tromper encore.

Au final, il reste quoi ? Si on regarde l’histoire : un progrès, malgré tout. Parfois minuscule. Mais un progrès quand même. À condition d’apprendre de nos erreurs.

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