Lettre ouverte à Lise Thériault

Madame, je ne vous connais pas. Je ne vous ai jamais rencontrée et je me surprends, plusieurs fois par jour, à me demander comment vous allez. Si vous étiez quelqu’un que j’ai croisé dans ma vie, il est évident que je vous aurais tendu la main dans votre désarroi pour vous dire de ne pas paniquer et de prendre une grande respiration en attendant que l’orage soit passé et que l’horizon se dégage devant vous.

Le milieu politique est dur pour les femmes. Ce monde, si terriblement masculin, oblige les femmes qui arrivent à s’y glisser à jouer le jeu comme ces messieurs le font, c’est-à-dire avec froideur et sans réactions émotives. C’est toujours « business as usual ». Personne n’a jamais vu un homme pleurer à l’Assemblée nationale, même s’il m’est arrivé d’en voir pleurer quelques-uns dans les coulisses. Je ne vous dirai pas qui et surtout pas pourquoi.

Il me semble que vous aviez bien compris qu’on allait exiger de vous un comportement semblable. Vous avez rapidement été la femme forte, capable de tenir tête à « ces gros méchants », de la construction ou d’ailleurs, qui vous faisaient la vie dure. Vous étiez celle sur qui la population comptait beaucoup pour faire un grand ménage dans tous les recoins qui en avaient bien besoin. Et vous avez tenu bon et vous avez gagné vos médailles au combat.

Je n’ose pas vous demander ce qui s’est passé récemment pour vous déstabiliser au point où vous en êtes ? Votre vie vous appartient et je respecte vos décisions en ces temps si difficiles. Par contre, vous n’avez pas idée du nombre de femmes qui sont prêtes à vous tendre la main, tout simplement parce que, pour la première fois, sans aucune pudeur, vous avez affirmé publiquement que vous aviez du coeur. Ce qui fait de ce moment un événement rare.

Peut-être que ces larmes vous étaient essentielles dans votre vie privée. Il faut parfois pleurer pour pouvoir encaisser de mauvaises nouvelles qu’on n’a pas vues venir. Il arrive parfois des épreuves personnelles tellement difficiles à supporter qu’elles nous démolissent totalement. Vous seriez probablement étonnée de connaître le nombre de femmes qui, vous voyant en larmes devant les caméras, ont eu envie de vous prendre dans leurs bras pour vous empêcher de vous effondrer. Nous étions nombreuses, je vous l’assure.

Pour ma part, j’ai choisi de croire que vous pleuriez sur le sort de ces femmes autochtones de Val-d’Or qui, avec courage, venaient de soulever un pan important de ce qu’elles endurent depuis si longtemps sans que jamais personne ne prenne le temps de les écouter. Vos larmes m’ont confirmé que vous compreniez parfaitement bien de quoi elles avaient parlé ouvertement et je me suis dit qu’elles avaient de la chance d’être tombées sur vous pour les aider et leur rendre justice.

Je ne sais pas si vous nous direz un jour ce qui s’est vraiment passé dans votre tête et dans votre coeur ce jour-là. Peut-être n’y arriverez-vous jamais pour des raisons qui sont les vôtres. Je tiens juste à vous dire que les femmes du Québec regrettent ce qui vous arrive et souhaitent vous revoir non seulement sur pied, mais aussi frondeuse et un peu « baveuse » quand c’est nécessaire. Vous pourrez pleurer aussi quand le trop-plein se fera sentir. Vous aurez servi à ouvrir la porte à d’autres femmes qui veulent s’engager en politique, mais qui ne veulent pas devenir des hommes politiques. Ce sera un cadeau qu’elles apprécieront sûrement.

S’il est vrai que vous êtes malade, je vous souhaite un retour rapide à la santé. Si vous en avez assez de la politique, dites-vous qu’il y a, heureusement, une vie après la politique.

Pendant que toutes les lumières sont tournées vers Ottawa, où un homme, encore jeune, découvre déjà les limites de son pouvoir, j’ai souhaité que la lumière ne disparaisse pas complètement autour de vous.

Si vous le pouvez, sortez, voyez du monde. Laissez les femmes d’ici vous dire qu’elles sont avec vous personnellement et que vos larmes et les leurs se sont mêlées un certain jour qu’il sera difficile d’oublier avant que la situation autochtone n’ait été résolue.

Je souhaite que ma lettre soit comme un baume sur vos blessures. Ne laissez ni vos collègues, ni les policiers, ni personne vous détourner de la route que vous vous êtes tracée. C’est la vôtre et elle vous appartient.

Je suis sûre que vous avez appris tellement de choses nouvelles sur vous-même, sur le monde politique, sur votre entourage au cours des derniers jours que vous allez y retrouver tous les repères dont vous avez besoin pour reprendre le collier. Je vous le souhaite sincèrement.

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