Viande à chien!

Le vivant est soumis aux lois du marché et à un modèle économique qui carbure au rendement. Mais pondre un œuf, ce n’est pas comme pondre un boulon.
Photo: George Clerk iStock Le vivant est soumis aux lois du marché et à un modèle économique qui carbure au rendement. Mais pondre un œuf, ce n’est pas comme pondre un boulon.

On n’en parle déjà plus dans les chaumières, mais la semaine dernière, le bacon à l’érable grésillait sur une fausse note. Pensez, l’OMS nous balance dans la mâchoire que les charcuteries sont cancérigènes et la viande rouge, « probablement » aussi. Et on se demande combien on compilera encore d’études pour retirer le mot « probablement ».

Il faut dire que les lobbys et les enjeux sont majeurs. Juste en exportation de boeuf, le Canada n’encaisse pas loin de 25 milliards de dollars par an. L’agro-business, c’est comme le cancer-business, c’est du business. Sans états d’âme.

Heureusement, nous avons eu quelques journalistes et analystes scientifiques très empressés de nous rassurer. Leur message ? Toujours le même : en modération, continuez à manger votre salami dont vous imaginez à peine le parcours. Modérément, tout le reste aussi, le pain blanc javellisé, la laitue aux pesticides et le vin rouge aux fongicides qui l’accompagnent. Ça fait beaucoup de merde quotidienne à petites doses.

De toute façon, vous pourriez fumer, c’est bien pire que la viande ! Vous pourriez aussi avaler de l’arsenic, si on veut poursuivre sur la voie de cette logique bancale destinée à maintenir le bon peuple dans une léthargie économiquement rentable. Tout baigne, pas de soucis. Une chance que le professeur Richard Béliveau, auteur de plusieurs livres sur l’alimentation et le cancer, est là. C’est le seul qui m’ait appris quelque chose chez Anne-Marie Dussault.

Mais ce qui m’a le plus agacée, c’est la façon dont on s’en prend aux végétariens « purs et durs » et aux véganes « endoctrinés ». Oh la la ! Tout de suite les grands mots et les étiquettes. Est-ce qu’on parle de carnivores sanguinaires ?

Cela fait 25 siècles, soit depuis l’Antiquité, que les philosophes se disputent stoïquement à savoir si on doit manger de la viande ou non. Empédocle, ce grand anémique, fustigeait déjà les carnistes cinq siècles av. J.-C. Puis, Plutarque, Pythagore, Épicure et Zénon se crêpent la barbe à ce sujet. C’est dire comme le débat refait surface régulièrement depuis et qu’il vaut mieux faire taire la polémique qui antagonise la digestion. On dit que le végétarisme est la diète des philosophes.

C’est si bon

Mais il est ici question de cancer, et pas d’éthique animale ou d’écologie — cette industrie pollue davantage que celle des transports — et encore moins de gastronomie. Toute végétarienne et épicurienne que je sois, j’admets volontiers que rien ne bat l’odeur d’une bonne tranche de carne sur le barbecue. Et rien ne surpasse un cancer du côlon pour te tenir loin du gril.

Prenons les choses autrement. Je suis tombée sur une étude qui a fait moins de bruit que le rapport de l’OMS cette année. Selon cette recherche importante publiée dans JAMA, un régime végétarien assure une diminution de 22 % du risque de cancer colorectal. Un régime pesco-végétarien diminuerait ces chances de 43 % et les chercheurs ne s’expliquent pas encore pourquoi le mariage poissons et légumes est aussi bénéfique.

Ce que nous appelons « viande » aujourd’hui a très peu à voir avec la chair dont se régalaient vos grands-parents ou arrière-grands-parents. Cette « viande à chien » (dixit Séraphin) ne peut être meilleure que la nourriture qu’on lui donne.

Et nous en venons tout naturellement à l’industrialisation de notre alimentation, principal accusé sur le banc de nos soucis. Nous avons appliqué un modèle économique qui carbure au profit à des animaux et à l’agriculture en général. Mais il y a un monde entre des poules et des Volkswagen. Le « vivant » devrait aspirer à davantage d’égards et beaucoup plus de soins, ne pas être soumis aux impératifs de croissance, aux lois du PIB et du rendement progressif. Vous me direz que je broute trop de luzerne, j’en suis devenue poète.

C’est ce que le président de l’UPA répondait cette semaine, dans ce journal, au petit entrepreneur Dominic Lamontagne, aspirant gentleman-farmer et auteur de La ferme impossible. Monsieur UPA qualifiait sa démarche — deux vaches, 200 poules et 500 poulets — de « rêve impossible » et d’approche « libertarienne ». Tant que ça ?

L’essai de Lamontagne — un cri du coeur — est à lire absolument si on a encore besoin de se faire rappeler le poids éhonté de ce syndicat de producteurs agricoles sur les lois qui prévalent dans cette industrie et au MAPAQ. L’agriculture et le modèle fermier à échelle humaine sont anéantis pour des histoires de protectionnisme et de quotas.

Je ne sais pas pondre l’oeuf, mais je sais quand il est pourri

J’ai jasé avec Dominic Lamontagne, un gars articulé et terre-à-terre, simplement outré et catastrophé qu’on lui bloque le chemin vers une petite ferme artisanale tout à fait praticable au Vermont ou dans la plupart des provinces canadiennes, comme la Colombie-Britannique, le Manitoba ou l’Alberta. Au Québec, il lui en coûterait des centaines de milliers de dollars, au bas mot, pour accéder aux quotas en question, quand ils sont accessibles.

En 1950, 75 % des fermes étaient artisanales chez nous. Avoir plus que 99 poules n’était pas un péché mortel sanctionné par l’UPA. Aujourd’hui, 108 producteurs pondent 106 millions de douzaines d’oeufs, contre 90 000 producteurs en 1954.

Lamontagne voudrait qu’on cesse de traiter le secteur alimentaire comme celui des pâtes et papiers : « Ce sont des cols bleus qui produisent des aliments génériques. » Il souhaite qu’on redonne la possibilité à ceux qui le désirent de faire de l’artisanal et du local si ça leur chante sans que cela leur coûte un demi-million de dollars. Au nom de la protection du public, on a tué la diversité dans l’oeuf. Et le goût et la qualité dans la foulée. La viande goûte l’eau et les oeufs… la meringue.

Si les consommateurs désirent manger moins de viande, mais de la meilleure, l’offre n’est pas tout à fait au rendez-vous et le poulet à 99 sous la livre demeure la seule option pratique qui s’offre à eux en supermarché.

Je m’en vais justement chercher des oeufs chez ma fermière qui ne vit pas de ses 99 poules. Depuis le passage à l’heure d’hiver, les poules n’ont presque pas pondu. Élevées en liberté et capables de grimper sur des perchoirs, il leur arrive de faire la grève. Comme les profs.

C’est le risque de laisser leur libre arbitre aux êtres vivants. Ils finissent par vous dire qu’ils ne sont pas que de vulgaires citrons.

JoBlog

Le Martien

Petit plaisir coupable, une séance de cinéma 3D avec mon B par un dimanche pluvieux. The Martian a retenu son choix, Matt Damon a remporté le mien. Un astronaute abandonné sur Mars lors d’une mission spatiale tente de survivre durant plus d’une année en faisant pousser des patates bios, c’est vendeur. Mais, au final, je me suis dit que si nous étions prêts à sauver un être vivant à des millions de kilomètres en déployant autant d’énergie, de volonté politique et d’argent, comment se fait-il que nous ayons autant de mal à sauver une planète qui abrite 7,35 milliards d’humains ? J’imagine qu’il est plus facile de les sauver un à la fois !

By ze way, ce film de science-fiction de Ridley Scott est encore meilleur que Gravity !
Retrouvé un texte de mon collègue Alexandre Shields, paru cet été, qui s’intitule « La consommation de viande menace la planète ». La production mondiale de viande a été multipliée par quatre depuis 50 ans. À tous ceux qui veulent poser des gestes concrets, celui-ci est possible tous les jours, pas seulement le lundi.

Aimé le texte « Ventre fantastique » de Fabien Gruhier, dans la dernière édition du Québec Science (novembre 2015), portant sur le contenu de nos intestins. Le « deuxième cerveau » est un sujet qui émerge et commence à modifier la façon dont les médecins voient notre flore bactérienne (le microbiote) et ses liens avec certaines maladies mentales, notre bien-être général, le stress, l’obésité et l’autisme, notamment. Fascinant. J’y reviendrai. À lire en attendant.

Noté que le Festival végane de Montréal aura lieu demain, le 7 novembre, au marché Bonsecours. Cette deuxième édition réunit des gens qui ont à coeur cette option. À 18 h 30, une conférence sera donnée par Renan Larue sur son essai Le végétarisme et ses ennemis. Vingt-cinq siècles de débats, un bouquin que j’ai beaucoup aimé et qui nous montre avec force documentation que la bataille entre végés et carnivores ne date pas d’hier.

Les arguments étaient plus éthiques, moraux et diététiques autrefois ; ils le sont toujours, mais on peut y ajouter l’écologie comme motif de questionnement supplémentaire.

Il faut convenir que, jusqu’à maintenant, le fardeau de la preuve repose toujours sur les épaules de ceux qui s’abstiennent…

Polémique passionnée qui secoue nos convictions culturelles et nos habitudes, vient jouer dans nos tripes et rejoindre notre mémoire affective.

Les êtres humains préfèrent souvent aller à leur perte plutôt que de changer leurs habitudes.

En se tournant vers le passé, les véganes d’aujourd’hui constateraient qu’ils adoptent les mêmes choix éthiques que ces philosophes de l’Antiquité qui cherchaient à mener une vie bonne et n’ambitionnaient pas d’améliorer le monde avant de s’améliorer eux-mêmes.

9 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 6 novembre 2015 02 h 24

    De la vigilence, plus que moins

    Une expression que mon père aimait bien, je suis d'accord avec vous, il faut toujours avoir a l'oeil les commercants, car ils sont toujours susceptible d'attraper la maladie du plus gros et du plus fort, ne nous faisons pas d'illusions des horreurs nous en avons eus et nous en aurons encore, ce pourquoi il faut être vigilent et crier haut et fort notre droit a la vie, pas celle de l'esclave mais celle de l'humain libre, je ne suis pas pour moins d'institutions mais pour plus, je suis pour les jeunes générations qui sont plus vigilents que nous l'étions, c'est par eux que passe l'avenir, merci pour votre texte

  • Gaston Bourdages - Abonné 6 novembre 2015 07 h 59

    Et si ces situations si bien décrites...

    ....s'imbriquaient dans ce qui est appelé «responsabilité citoyenne»?
    Je porte ma part de responsabilité citoyenne dont celle d'user de ma liberté de choix. Je suis libre d'acheter des oeufs ou de madame la fermière ou d'un des 108 producteurs.
    La santé dans «la viande qui goûte l'eau et les oeufs....la meringue» ?
    J'y réfléchis....
    Gaston Bourdages.

  • Benoit Thibault - Abonné 6 novembre 2015 09 h 26

    À vous lire,

    ..., je me suis souvenu d'un documentaire qui dérangeait et qui a passé à l'oubie; Les ali "menteurs". À revoir sans doute :)

  • Yves Corbeil - Inscrit 6 novembre 2015 09 h 55

    Le prix a payé

    Quand je rentre dans un supermarché et que je vois tout ce qu'il y ans les étales, je me dis que le prix a payé pour avoir tout cela disponible à chaque fois qu'on se présente là est surement au détriment de notre santé. Mais ça fait combien d'année que c'est comme ça? Je serais curieux de savoir quel était la qualité des produits chez Steinberg dans le temps comparativement à ce qu'il y a sur les étales aujourd'hui. Ou bien encoe le comparatif de la viande qui sortait du boucher artisanale dans le rang chez nous comparativement à ce qui se vend en supermarché aujourd'hui.

    Le plus inquiètant c'est les inspecteurs au Canada qui ont été réduit comme une peau de chagrin quand il ne sont pas acheté pour fermer les yeux sur des abérations. Les manières de trichés pour camoufler la qualité des produits comme les pièces de viandes qui trempent dans des jus de saveurs variés ne me rassure pas non plus.

    Finalement une couple de gorgé de lave glace comme le docteur Turcotte a pris avant d'assassiné ces enfants n'est probablement pas plus dangereux que faire son épicerie aujourd'hui et vice versa.

    Une drôle d'époque, vraiment une drôle de société dans laquelle nous sommes piégé.

  • Sylvain Auclair - Abonné 6 novembre 2015 09 h 58

    Quotas

    Votre ami Dominic semble en vouloir aux quotas. Or, s'ils n'existaient pas, les revenus qu'il pourrait retirer de sa ferme imaginaire seraient sans doute deux ou trois fois plus bas (et les profits des intermédiaires, plus hauts). On se demande s'il aurait encore envie d'en avoir une...