Shakespeare haut, Shakespeare bas

Alors qu’il se sentait perdu dans Shakespeare, Olivier Kemeid a trouvé un certain réconfort dans les travaux de l’historien américain Lawrence W. Levine. C’est du moins ce que me confiait, il y a quelques semaines, l’auteur de Five Kings – L’histoire de notre chute, pièce qui tient encore l’affiche à l’Espace Go jusqu’à dimanche.

Professeur à Berkeley dès le début des années 1960, habitué des sit-in et des grandes manifestations pour les droits civiques, Levine (1933-2006) a notamment publié une étude pionnière sur la conscience collective afro-américaine à l’époque de l’esclavage, et ce, à partir de l’étude de matériaux longtemps boudés par la pensée savante : chansons, contes, blagues, etc.

Son autre ouvrage majeur, Highbrow/Lowbrow (1988), porte sur « l’émergence des hiérarchies culturelles aux États-Unis », comme le précise le sous-titre de l’édition française parue chez La Découverte en 2010. La thèse de l’auteur ? Il existait, jusqu’au milieu du XIXe siècle, une vaste culture publique partagée, recouvrant notamment le théâtre de Shakespeare, l’opéra et la musique symphonique, que les élites américaines auraient progressivement mise hors de portée du plus grand nombre, pratiquement et symboliquement.

L’historien convoque une flopée d’exemples pour illustrer le fait que les oeuvres shakespeariennes résonnèrent longtemps parmi les classes populaires, et ce, selon des modalités de réception propres à ces dernières. Surprenants sont ces comptes rendus de représentations de pièces, souvent adaptées ou parodiées, dans les camps de mineurs, les salles de jeux et les tavernes. Levine évoque une représentation d’Othello donnée au Texas par des soldats cherchant à se désennuyer, événement au cours duquel le public a pu applaudir, dans le rôle de l’infortunée Desdémone, le futur général Ulysses S. Grant !

Partout dans le pays, on huait « Bad Dicky », incarnation locale de l’infâme Richard III. Lorsque les interprètes étaient jugés mauvais, on allait parfois jusqu’à les chasser à coups d’invectives et d’aliments divers jetés à la tête. Même dans les théâtres consacrés, une bonne partie du public s’investit pleinement dans la représentation, s’amuse bruyamment des bons mots, réclame des airs connus et menace les scélérats qui occupent la scène.

Un clivage qui se creuse

L’historien balaye de la main les explications voulant que la populace ait exclusivement apprécié chez Shakespeare les récits sanglants, les remarques un peu graveleuses et le ton mélodramatique souvent employé par les acteurs du cru. Si la foule du parterre, les élites du balcon et les ouvriers pauvres du poulailler pouvaient tous communier aux écrits du Barde, c’était parce que tous, selon Levine, y voyaient s’incarner des valeurs propres à l’idéologie américaine dominante : la responsabilité personnelle, la volonté individuelle, l’opposition entre le Bien et le Mal, la force morale dont l’échec conduit à la ruine.

Les différents publics se côtoient, même si la disposition des places rend compte du clivage social. Avec le temps, les spectateurs fortunés tolèrent de moins en moins les gueulards, et la culture ne saurait être partagée si aisément. Conflit de classes, bien sûr, aux conséquences graves, voire funestes. À New York, l’opposition entre les tenants d’un art raffiné et les défenseurs d’un théâtre plus populaire va en effet culminer par l’émeute de l’Astor Place, en mai 1849. À la suite de l’intervention de la milice nationale, qui tente de contrôler les manifestants en colère, on compte plus de vingt morts et près d’une centaine d’arrestations.

Se mettra en place, dans les années qui suivirent, toute une série de mesures « culturellement répressives », officielles ou officieuses : augmentation du prix des places et imposition du silence dans la salle, mais surtout sacralisation de l’auteur, dont le génie le rendrait désormais inaccessible aux néophytes. Pendant un siècle, c’est-à-dire grosso modo jusqu’à ce que Joseph Papp inaugure la tradition des « Shakespeare in the Park », l’auteur de Macbeth demeurera la chasse gardée d’une bourgeoisie cultivée jalouse de ses classiques… et de son pouvoir.

« Je ne prétends pas avoir écrit une grande pièce populaire, là n’est pas la question », me précisait Olivier Kemeid lors de notre discussion sur Five Kings. Passer par Levine lui aurait plutôt permis de se libérer, de reprendre contact avec un Shakespeare débarrassé de son immense gangue académique consacrant le haut degré de sophistication de ses compositions dramatiques. De retrouver, en somme, un Shakespeare disponible, ce qui ne serait pas la moindre des manifestations de l’absolue richesse de son oeuvre.

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