Issoudun

En route pour Québec, je garde d’ordinaire la radio fermée. Cela vaut mieux pour penser. Sortie 285, entre l’autoroute Jean-Lesage et le fleuve, Issoudun m’apparaît toujours un peu exotique parmi le chapelet infini des Saint-Antoine-de-Tilly, des Saint-Agapit, des Saint-Apollinaire, des Sainte-Sophie et des Saint-N’Importe-Qui.

Depuis des années, je me suis pris à rêver qu’Issoudun devait son nom à une campagne militaire des zouaves canadiens au temps où l’Italie était piétinée par ces soldats curieusement accoutrés qui espéraient repousser les révolutionnaires de Garibaldi. Allez savoir pourquoi, dans mes songes de conducteur solitaire, j’associais Issoudun à Mentana, nom d’une rue connue à Montréal qui évoque la grande victoire de ces papistes en 1867. Pie IX profita d’ailleurs de ce moment de répit pour faire adopter le concept de l’infaillibilité papale, ce qui n’empêcha pas Garibaldi d’envahir le Vatican.

Au contraire de Piopolis dans les Cantons de l’Est, Issoudun n’a pourtant rien à voir avec les soldats du pape. Le village doit plutôt son identité à une communauté religieuse qui faisait partie de la commune du même nom en France. Pour s’expliquer ce presque pays, l’histoire religieuse n’est jamais bien loin, même si on évite volontiers de se le rappeler.

Mais pourquoi est-ce que je vous parle d’Issoudun aujourd’hui ? J’y viens.

L’église du village est à vendre. Le presbytère aussi. L’image est saisissante : le haut clocher de l’église a été démonté pour être posé à ses pieds. On dirait une tête décapitée qui attend en vain de revivre. Le curé a refusé de faire les travaux de secours, même si ceux-ci auraient pu être soutenus à hauteur de 75 % par l’État. Les miracles de la subvention atteignent peut-être plus facilement les avions que les clochers.

À l’église, les fourmis charpentières travaillent désormais bien plus que la foi. Alors tout est désormais à vendre, même si le bâtiment principal est cité depuis 2010 pour son intérêt historique et patrimonial. Une église vous attend pour 50 000 $. Et le royaume de son presbytère est à vous pour 225 000 $.

Action patrimoine, le groupe de pression qui défend le patrimoine bâti, dénonce dans une lettre publique le manque de sens des responsabilités dont font preuve à son sens cette paroisse et le Diocèse de Québec. Mais qui se soucie encore des églises ? Dans un reportage publié samedi, La Presse indiquait que, depuis 2003, une église sur six a fermé ses portes au Québec.

 

En décembre 1881, à l’occasion d’un discours prononcé à Montréal, Mark Twain affirme que c’est la première fois qu’il se retrouve dans une ville où il n’est pas possible de lancer une brique dans n’importe quelle direction sans casser une fenêtre d’église. Et pourtant, ajoute cet athée pince-sans-rire, les gens de ce pays veulent en construire davantage ! Où les mettrez-vous ? s’inquiète l’écrivain. « Ils m’ont dit qu’ils construiraient en haut d’une autre église et utiliseraient un ascenseur. »

Tellement de briques ont été lancées depuis contre les églises que presque toutes leurs fenêtres sont pour ainsi dire cassées : selon le Conseil du patrimoine religieux du Québec, plus de 2500 lieux de culte, églises et chapelles sont jugés « excédentaires » par les autorités religieuses. Ce qui signifie que dans notre société à la mémoire déjà très fragmentaire, nombre de bâtiments historiques sont menacés.

En janvier 2015, le Conseil du patrimoine de Montréal a signé un avis selon lequel la démolition de l’église Saint-Columba, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, était une aberration puisque le bâtiment est considéré « de valeur exceptionnelle », d’intérêt public et historique. On risque néanmoins toujours de voir cette église démolie et remplacée par des logements empilés les uns sur les autres. Manque-t-il à ce point de condos pour qu’on plaide qu’il est devenu impossible de penser intelligemment à la reconversion de ces bâtiments religieux dans l’intérêt commun ?

Le sans-gêne avec lequel on refuse ce passé vient-il de la peur de le voir un jour se répéter ? Il est difficile de comprendre aujourd’hui ce qui a pu animer hier la ferveur de tant de croyants. J’ai beau être un mécréant, il me semble tout de même opportun d’entendre dans les efforts qui ont été consentis envers de tels bâtiments religieux le témoignage sincère d’un ensemble de rêves et de représentations qui confèrent un sens à une existence collective.

Jean-Charles Charuest, né en 1925, est mort il y a quelques jours. Il avait consacré sa vie, comme tant d’autres, à décorer des églises, à en assurer la restauration et le maintien. Son savoir-faire pour le bronze, l’orfèvrerie, la ferronnerie, la marbrerie et le moulage, M. Charuest le mit en pratique dans des centaines d’églises d’Amérique du Nord, dont l’oratoire Saint-Joseph, mais aussi dans le métro et d’autres espaces publics. Comment accepter que l’expression de ces savoirs soit balayée avec le reste dans ce grand désistement généralisé envers ces anciens lieux communautaires que furent les églises ?

Maintenir des relais entre le passé et le futur assure que tout ne soit pas sans cesse transposé dans un présent évidé, mou et triste. Une société persiste si elle parvient à ne pas ramener sans cesse ses clochers au ras du sol, c’est-à-dire en n’ayant pas peur de remanier sa mémoire plutôt que de se sentir obligée de l’abolir.

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7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 2 novembre 2015 02 h 52

    Les attentes

    L'inconscient quel machine mysterieuse, notre histoire n'est-elle pas a l'image de ce que nous sommes, ne vivons nous pas depuis toujours en attente, en attente de quoi, nous ne le savons pas, je pourrais vous parlez des différents états d'attentes, mais je n'en ai pas envie, c'est trop déprimant, la chose que je retiens c'est que l'on peut presque dire que l'attente détermine notre activité mentale, enfin c'est ce qu'un prisonnier un jour m'a fait comprendre, quand l'attente est trop lourde nous arrêtons de penser, j'en ai encore de sueurs froides, peut etre que beaucoup de maladies mentales sont des corolaires des attentes, bon, il y a également les espaces entre les attentes, vous savez ces états ou on ne peut rien décider, voir en attendant

  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 2 novembre 2015 05 h 02

    La destruction de notre patrimoine religieux continue.
    Un jour viendra où, à la démolition d'une église suivra l'érection d'une mosquée.

    • Danielle Pigeon - Abonné 2 novembre 2015 08 h 36

      Et si l'Église catholique acceptait qu'on transforme les églises en mosquées, ça éviterait quelques démolitions. Mais voila`, ici, cela ne se fait pas...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 novembre 2015 12 h 09

    L’église d'Issoudun est à vendre

    Je suis surpris que des musulmans n'aient pas fait une offre pour la transformer en mosquée.

  • François Beaulé - Abonné 2 novembre 2015 18 h 56

    Là-bas et ici

    De méchantes bandes d'islamistes détruisent des oeuvres d'art religieux en Irak et ailleurs. Mais ici nous nous en chargeons nous-mêmes.

    Il y a évidemment beaucoup d'églises au Québec et nous ne sommes pas prêts à payer pour les conserver vides.

    Le problème sous-jacent est la perte de la foi qui est plus préoccupante que la perte de bâtiments même s'ils peuvent avoir une valeur architecturale et receler des oeuvres d'art.

    Si nous avions su réinterpréter le message du Christ, ces églises ne seraient peut-être plus catholiques, mais elles seraient pleines de vie et nous serions plus heureux.

  • Luc Lévesque - Abonné 2 novembre 2015 21 h 04

    Les musulmans...

    Il faudrait peut-être arrêter de capoter sur ces gens qui ont une religion et qui y trouvent un sens. Ouvrir le dialogue avec eux, nous les feraient voir aurement que comme des monstres ou des ignards. Peut-être verrions nous nos propres abimes, notre propre auto décapitation et à la fin, le chemin pour nous retrouver. À force de nous fuir nous mêmes, nous sommes devenus des aveugles fous, tristes et terrorisés. Tel que cette église d'Issoudun, nous attendons en vain de revivre. Pauvre de nous.