Prix et parti pris

Je vais causer prix de journalisme, sujet pour les collègues. Pour tous les autres, il y a la chronique de Jean-François Nadeau, dans le cahier A.

C’est à peine ironique. En gros, les prix de journalisme, le public, ça lui en touche à peine une et ça ne lui fait pas bouger l’autre, pour pasticher la métaphore zen de l’ancien président Chirac.

Les journalistes s’autocongratuleront avec des cadeaux d’eux-mêmes à eux-mêmes au congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), le samedi 21 novembre. Les finalistes sont connus depuis quelques jours. Le Devoir en a trois.

Pour les pros de l’info, voilà donc le signe ultime de l’adoubement « par les pairs ». Les champions en lice comme les primés ou leurs médias ont parfaitement raison d’en tirer gloire et fierté.

N’empêche, comme toutes les autres mécaniques à distribuer des lauriers, celle-là a ses qualités et ses défauts.

Un exemple ? Cette année, dans la catégorie Nouvelles pour les médias nationaux, les trois finalistes ont respectivement écrit sur l’indécence de Joël Legendre (Journal de Montréal), l’enfant tué par une voiture en filature de la SQ et les six cégépiens partis en Syrie (La Presse).

On parle de quoi, là ? De scoops ? Ceux de 2015 se concentrent donc dans ce trio d’affaires policières selon la profession elle-même ? Cela demandé en tout respect et sans enlever de mérite à qui que ce soit.

Pour réagir aux critiques et aux mutations du métier, la Fédération ne cesse d’huiler, voire de changer les rouages. Les prix Judith-Jasmin ne discriminent plus les médias (radio, télé, etc.) au profit de catégories thématiques (entrevue ou portrait, enquête, grand reportage, journalisme de service, opinion). Un grand prix est choisi parmi les sept gagnants de l’année. Les catégories pour le photojournalisme (Antoine-Désilets) tiennent compte de la couverture des arts et spectacles et des enjeux contemporains.

L’abondance croissante des candidatures prouve l’intérêt pour la compétition. Elle pose aussi un défi d’organisation. Le nombre des photos soumises pour les sept catégories vient de doubler pour passer d’environ 250 en 2014 à quelque 425 images.

Troublante concentration

La concentration devient plus troublante dans la distribution. Depuis le début de la décennie, le Grand Prix est revenu deux fois à L’Actualité, deux fois à l’émission Enquête (ICI RC), une fois à La Presse. Que des hommages justifiés, de même que l’omniprésence de ces trois grands médias comme finalistes d’année en année pour les prix du portrait, de l’enquête ou du grand reportage.

Cette domination impériale fait prendre conscience de la valeur suprême du temps long et lent devenu une ressource encore plus précieuse dans un univers médiatique de surabondance du même reproduit instantanément. Ce parti pris se défend et défend une part essentielle de la profession, la plus noble peut-être, celle qui déterre des choses volontairement cachées par les coquins. Tout le reste n’est que littérature, comme dirait l’autre.

Les dés n’en sont pas moins pipés. Le slow journalism, pratiqué par notre 1 % à nous, part avec un privilège marqué dans au moins quatre des sept catégories des Judith-Jasmin : l’enquête, le grand reportage, le portait (souvent long) et le Grand Prix, qui couronne souvent ceci ou cela.

Surtout, ces distinctions aristocratiques ne correspondent pas au travail concret qui se fait en masse dans les salles de nouvelle. Le bon journalisme, tout aussi utile socialement, relaye une information validée en la vulgarisant et en l’expliquant.

Les prix Pulitzer de journalisme, les plus connus du monde, ont profité de leur centième anniversaire à venir en 2016 pour se repenser dans cette perspective pour ainsi dire du 99 % en tenant compte en plus de la grande mutation numérique. Les nouvelles règles ont été rendues publiques en octobre.

Le concours américain compte maintenant quatorze catégories, le même nombre qu’à la FPJQ. La toute première récompense un travail jugé d’utilité publique qui aura monopolisé les ressources d’un média, ce qui peut inclure la caricature, le graphisme ou d’autres ressources numériques. Bravo et merci.

Le deuxième va à une « breaking news » locale dévoilée « le plus rapidement possible » puis « éclairée progressivement » en respectant les règles de l’art. Ça commence à ressembler à ce qu’on fait partout, ici aussi, dans les petits et grands médias.

On continue ? La quatrième catégorie récompense un reportage dit « d’explication » qui « éclaire de manière significative un sujet complexe en démontrant sa maîtrise par un traitement net ». La septième encense un reportage à l’étranger. La huitième s’intéresse à la qualité d’un article de fond. Il n’y a rien de semblable ici, malheureusement.

Ici, on a la catégorie fourre-tout de l’« opinion ». Là-bas, il y a des prix pour la critique, la caricature, le commentaire et l’éditorial. Et les photographes ne sont primés que dans deux et seulement deux groupes, pas sept : le cliché à chaud et le portfolio thématique.

Mais bon, c’est vrai, tout ça n’intéresse que nous.

3 commentaires
  • Huguette Proulx - Abonnée 2 novembre 2015 09 h 49

    Non, cela nous intéresse tous!

    En effet, nous sommes tous et toutes interpellé(e)s par la qualité de l'information et, pour ma part, je suis intéressée à ce que le souci de cette qualité se reflète chez les journalistes eux-mêmes - et les entreprises de presse qui les embauchent - de même que dans leur façon de reconnaître cette qualité (prix). Et j'espère tout comme vous que les différentent catégories de prix se raffinent vers le haut.

    Un premier sondage a eu lieu récemment parmi la population en général http://www.alexandreblanchet.ca/laccord-avec-les-j Même imparfait, j'espère qu'il sera suivi d'autres plus complets - et non seulement sur la couverture des dernières élections - . Cela constituera peut-être - en plus des cotes d'écoute - un levier de plus? On peut l'espérer.

  • Pierre Lavallée - Inscrit 2 novembre 2015 17 h 25

    Une étude surprenante conduite par un politologue de l'Université de Montréal a mesuré la perception qu'a la population du travail de certains journalistes québécois. Une surprise (pour moi en tout cas) puisque tout en haut de la liste, on retrouve la journaliste Chantal Hébert. Son style direct, un peu carré, comme son personnage, y est sans doute pour beaucoup.

    Et tout en bas du classement (là ce n'est plus vraiment une surprise) le très controversé chroniqueur du Journal de Montréal Richard Martineau et la journaliste/animatrice Anne-Marie Dussault de Radio-Canada qui a perdu beaucoup de son lustre au cours des derniers mois notamment au cours de la récente campagne électorale.

    Résultats détaillés de l'étude sur cette page:

    http://www.alexandreblanchet.ca/laccord-avec-les-j

  • Hal Perry - Abonné 2 novembre 2015 19 h 51

    Vivement les articles de fond

    M. Baillargeon, on a besoin d'articles rigoureusement construits. J'enseigne au secondaire la géographie et l'histoire. Les articles de fond me serve à développer chez mes élèves des capacités d'analyse et d'interprétation des grands enjeux de nos sociétés actuelles.

    Vous et les journalistes brillant, continuez de nous alimenter et de permettre à nos jeunes d'avoir des contacts avec ces bonnes et excellentes sources d'information. Et j'en profite pour vous en remercier.

    Hal Perry, Gaspé