La violence des Bush

La campagne présidentielle de Jeb Bush est, paraît-il, en crise, voire en pleine chute. Les sondages révèlent que la popularité du dauphin républicain « bis » — fils et frère de deux présidents — est à son plus bas niveau depuis le lancement officiel de sa candidature en juin. Autrefois favori présumé, l’ancien gouverneur de la Floride se trouve aujourd’hui harcelé de tous côtés, surtout par la concurrence excentrique de Donald Trump, homme d’affaires à la voix forte, et celle de Ben Carson, neurochirurgien à la voix feutrée.

Dans les médias, une idée reçue veut que l’électorat américain en ait ras-le-bol de l’establishment politique, ce qui expliquerait la fascination envers deux « outsiders » qui menacent de briser le consensus corrompu de Washington, incarné par Jeb et sa famille ultra-branchée. Tout ce qui aurait normalement rendu inévitable sa désignation par le Parti républicain — l’énorme quantité d’argent à sa disposition, l’appui des barons du parti et l’image de rectitude protestante d’un clan de vieille souche — est soudainement devenu un fardeau pour l’enfant de cette famille royale.

Désolé pour ceux qui souhaitent la fin de la dynastie Bush, mais les politologues ont tort. Il y a là une incompréhension non seulement des tendances américaines prétendument anti-aristocrates, mais aussi de la détermination profonde des Bush à gagner à tout prix, quelles que soient les conséquences. Enfants pourris gâtés, les Bush, comme la famille Kennedy, ne sont point mous lorsqu’il s’agit d’un jeu, d’une course, d’une compétition, en sport comme en politique. Être numéro un, au-dessus des autres, compte encore plus que d’appartenir aux meilleurs clubs ou d’être considérés comme des gens comme il faut. Tout comme les Kennedy, ils n’hésitent pas à tricher, à mentir et même à tuer pour assouvir leur ambition farouche.

Un exemple suffit pour miner la belle réputation des Bush. En juin 1988, le patriarche George H. W. Bush briguait la Maison-Blanche, mais le vice-président de Ronald Reagan se trouvait 17 points derrière le démocrate Michael Dukakis dans les sondages. Il fallait tout de suite faire quelque chose pour le rattraper. Les durs autour du candidat républicain avaient la parfaite solution : faire peur aux électeurs avec la saga de Willie Horton, un certain meurtrier noir qui avait violé une femme et poignardé son fiancé. Horton s’était évadé de sa prison dans le Massachusetts durant un congé de week-end autorisé par l’administration du gouverneur Dukakis.

Donner congé à des meurtriers faisait un sujet génial pour une publicité de télévision — afin de coller à Dukakis l’étiquette de libéral flasque dans le cirage —, mais il fallait d’abord convaincre Bush, dont on craignait la résistance. Influencé par ses amis et parents respectables, peut-être le candidat trouverait-il une telle attaque contre son rival de mauvais goût. Aucun souci. Selon le journaliste Richard Ben Cramer, les conseillers n’ont pas été obligés d’insister sur une campagne négative. Réunis dans le fief familial à Kennebunkport, ils lui présentèrent le plan d’attaque. « De sa terrasse, Bush regarda les rochers et la mer et dit, calmement, “vous êtes les experts…”. » De plus, « pas besoin de substituts » ; il attaquerait lui-même.

Cramer explique qu’agir de manière « sale et stupide » n’a pas du tout dérangé le candidat. Ceux qui étaient surpris par cette version de Bush, d’après Cramer, « ont confondu manière et conduite ». Ce système des deux poids deux mesures a été légué aux fils George W. et Jeb : image et comportement corrects cachant méchanceté et agressivité contre les gens perçus comme des ennemis.

Bush père avait d’ailleurs démontré cette agressivité très jeune. Pilote d’avion durant la Seconde Guerre mondiale, son escadron participa au mitraillage de survivants japonais après que leur bateau eut coulé sous ses bombes, fait cité dans un rapport de la marine américaine. Et encore, pour convaincre le Sénat de voter la guerre contre l’Irak en 1991, il alimenta la fausse histoire que les soldats de Saddam avaient tué en masse des bébés dans des hôpitaux du Koweït.

De père en fils, on arriva aisément à purger les listes de milliers d’électeurs noirs en Floride avant l’élection présidentielle de 2000, et ce, sous l’égide du gouverneur Jeb Bush, qui boucla la victoire serrée de George W. Et, trois ans plus tard, il y eut les mensonges racontés par George W. sur le programme de bombe atomique et les armes chimiques inexistantes de Saddam pour justifier l’invasion de l’Irak. Réélu en 2004 malgré la révélation de cette grotesque fraude, en plein milieu d’une catastrophe militaire, George W. pouvait bien rire avec ses proches : « La foule américaine est aussi bête qu’on le pensait. Nous sommes vraiment les plus forts ! » Non, nous sommes loin d’être débarrassés des Bush.

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