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Espaces dénumérisés

Ce n’est pas parce que l’artiste se nomme Ivan Cash qu’il faut prendre tout ce qu’il fait au pied de la lettre !

N’empêche, il y a quelques semaines, le jeune Californien dans la trentaine a réussi ce tour de force que plusieurs oiseaux de son espèce rêvent un jour de réaliser : il a mystifié les autorités, troublé les citadins, forcé la question chez le marcheur urbain avec une intervention artistique redoutable et pour le moins signifiante par les temps qui courent. Il a installé dans les rues de San Francisco des panneaux, à l’allure plus qu’officielle, délimitant dans la ville de nouvelles zones où tous les appareils technologiques n’ont désormais plus droit de cité. Là-bas, on a appelé ça des « no tech zone ».

Imitant les codes visuels des interdictions de stationner, les panneaux soulignant l’interdiction de sortir tout téléphone dit intelligent, toute tablette, tout ordinateur portable dans l’espace public délimité sous peine d’une amende de 300 $ ont été installés dans plusieurs parcs et artères de la métropole. Dans ce coin du globe fréquenté par les penseurs et bâtisseurs de la Silicon Valley, où la technologie se développe avec insolence sans trop éveiller de questions sur les dérives sociales qu’elle peut induire, ils ont fait sensation.

Une idée qui mérite de se répandre

Commander le vide pour mieux prendre conscience de ce qui se joue réellement dedans : l’idée de Cash et de son équipe de poseurs de panneaux est lumineuse. Elle mérite d’ailleurs de se répandre en d’autres lieux du globe où, aussi, des voix commencent doucement à se faire entendre sur ces illusions perdues qui, moins de dix ans après son avènement, définissent de mieux en mieux la socialisation assujettie à des réseaux sans fil et à cette dictature du partage et du commentaire frénétique stimulée par quelques multinationales de la Silicon Valley, d’ailleurs.

Anecdote : le 15 octobre dernier, plus d’une centaine de jeunes et de moins jeunes se sont rassemblés sur le parvis de la Place des Arts, à Montréal, en début de soirée. Paradoxe : la rencontre a été organisée de manière organique en passant par les réseaux sociaux. Son but ? Tenir des discussions orales, deux par deux, assis en tailleur, pendant une minute, et ce, en se forçant à se regarder dans les yeux. L’esprit de la zone sans techno n’était finalement pas très loin.

 

Loin des yeux…

La communication par texto, embrassée par une, voire deux générations, forcément bien représentées lors de cette soirée presque improvisée, n’a pas d’yeux. Et c’est sans doute ce qui explique son incidence plutôt néfaste sur les rapports sociaux matérialisés, comme sur le monde de l’éducation et le quotidien des ados, indique une étude qu’un trio de chercheurs américains vient de publier dans la revue de l’American Psychological Association, Psychology of Popular Media Culture. Quatre cents jeunes de 13 à 17 ans y ont participé. En gros, les scientifiques voulaient mesurer l’impact sur les résultats et l’engagement scolaires d’un rapport compulsif à la communication par messages textes. Ce qui, étrangement, a peu été étudié à ce jour par le monde universitaire, précisent-ils.

Le papier est très instructif. On y apprend en effet que les ados échangent en moyenne 167 textos par jour, mais également que le rapport compulsif à la chose, que l’on mesure très bien chez eux, fait apparaître des symptômes très proches de ceux identifiés depuis des lunes chez les joueurs compulsifs : trouble du sommeil, repli sur soi, anxiété, mensonges pour cacher sa « consommation compulsive »… Sans surprise, l’abus de texto, indique l’étude, agit négativement sur l’activité scolaire de ceux qui y succombent, mais particulièrement de celles, les filles étant les plus touchées par le phénomène et ses conséquences délétères sur les travaux scolaires, précisent les auteurs.

Dans les casinos et autres maisons de débauche pour cupides, les autorités sanitaires ont imposé dans les dernières années des listes d’exclusion volontaire afin de protéger les joueurs compulsifs d’eux-mêmes. Une idée pas si folle qui, ramenée dans l’univers de la technologie et de ses pratiques sociales de plus en plus bancales, trouve un début d’incarnation pas si mal, finalement, dans un panneau appelant à ne pas dégainer son appareil mobile pour texter en public, sous peine de contravention.