Le Titanic

Le mois se termine avec la fête des Morts. Il a débuté avec celle de Henning Mankell. Je n’ai pas lu les chroniques sur sa maladie qu’il publiait dans un journal suédois, ni d’ailleurs autre chose de son oeuvre que ses polars. Mais je suppose qu’à force de convoquer si souvent la finitude, dont la sienne, il était peut-être parvenu à la tutoyer sans toutefois s’en faire une amie.

Mon éloge funèbre s’est manifesté par la revisite des Morts de la Saint-Jean, dont j’avais presque tout oublié, sauf la jubilation de ma première lecture.

Je l’ai à nouveau inhalé, comme une drogue familière qui donne envie d’y revenir encore et encore. Jubilation renouvelée. Mais pas seulement à cause du récit. Ni simplement pour le personnage du taciturne inspecteur Wallander ou cette filiation culturelle émanant de l’obsession météorologique.

Ce qui m’a sonné, encore, c’est le contexte, la mise en scène. Le meurtre sauvage comme un cri qui annonce une civilisation déclinante.

Bien avant de recevoir son propre diagnostic de cancer, Mankell décrivait celui qui essaimait ses métastases dans la société suédoise, grignotant la foi citoyenne dans son modèle social.

Mais Mankell ne se contente jamais d’épanchements nostalgiques. Son constat est indigné, mais montre du doigt la cause des changements. En quelques phrases, il montre que le vernis civilisationnel s’écaille seulement dans la mesure où s’érodent les principes qui président à sa confection : surtout l’égalité des chances, l’aide pour les laissés-pour-compte. Alors, dilué par la voracité des puissants et le renoncement du politique, le vernis craque.

En relisant cela, je me suis souvenu que je voulais écrire à propos des Barbares d’Alessandro Baricco. Un recueil de chroniques que l’auteur de Soie et City a publiées il y a maintenant 10 ans dans des journaux italiens. Et à lire presque tout le monde qui a écrit là-dessus plus tôt cette année, j’avais la conviction d’y trouver une bouée.

Quelqu’un qui viendrait m’expliquer pourquoi avant, c’était bien mieux.

À la place, j’y ai compris la logique d’une inéluctable mutation culturelle, expliquée clairement, presque froidement.

Oh, bien sûr, le monsieur regrette le bon vieux temps. Mais il évite admirablement de devenir le grand-papa Ronchon que décrivait le philosophe Michel Serre dans son essai Petite Poucette, personnifiant ainsi la résistance stérile au changement.

« Soyons indulgents avec les jeunes, dit Serre, ce sont des mutants. »

C’est exactement ce que constate Baricco dans son essai.

Et surtout : il dit l’urgence de choisir ce que nous désirons préserver de cet autrefois qui nous manque déjà.

Parce qu’il va falloir choisir puisque ceci n’est pas un simple changement de paradigme. C’est une révolution. C’est le Titanic de la culture classique qui coule. Faudra décider ce qu’on garroche dans les canots de sauvetage et ce qu’on lègue à la mer. Qu’est-ce qui compte dans l’histoire, dans la littérature, dans la musique ? Et plus important encore : dans les idées, les principes sociétaux ?

Remarquez, on peut toujours se dire que ça se peut pas, et pleurer comme des tatas en regardant sombrer l’insubmersible. Ou, comme cela m’arrive trop souvent, jouer avec l’orchestre sur le pont.

Parce que je suis de ces irréductibles vieux grognons, de ceux qui regrettent ces temps où l’on glorifiait l’effort, la discipline, où l’apprentissage se faisait dans la douleur, sorte de préambule formatif à la vie qui, elle, attendait au détour pour nous mettre quelques coups de pied au cul. J’ai toujours cru à une idée de la culture un peu complexe. Mais ce monde-là n’existe plus.

C’est ce que je retiens surtout de l’essai de Baricco, avec son absence de complaisance. Il a beau comprendre la logique implacable de ce monde nouveau, il en voit les failles, comme celles de l’ancien, d’ailleurs.

Et d’aujourd’hui, il critique surtout que la dictature de la surface des choses et du spectacle ait infecté la politique. Que les principes de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondèrent l’idée de la démocratie aient coulé à pic, et que la seule valeur effective de la démocratie, ce soit la démocratie. Ce qui, forcément, la fait tourner à vide puisque l’idée d’elle-même lui suffit pour exister.

Les obsédés du vote comme « devoir de citoyen » devraient y réfléchir deux secondes.

Mankell va dans le même sens dans Les morts de la Saint-Jean, et dans la plupart de ses polars : les principes qui guidaient nos sociétés s’effacent au profit d’une autre logique, forcément individualiste, mais qui n’est pas spontanée non plus : les mêmes qui pleurent le passé sont ceux qui l’ont pillé, saccagé.

Maintenant, le navire coule. L’orchestre des incrédules sombre en jouant Bach, ou Dylan, ou Beau Dommage. Et d’entre les morts, un Suédois répond à un Italien pour nous dire que ce monde change, mais qu’il n’est pas perdu. À condition, bien sûr, que nous tentions d’en sauver les quelques principes qui en valent la peine et autres morceaux de beauté plutôt que de rejouer un air pour vieux cons.

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3 commentaires
  • Raymond Lutz - Inscrit 31 octobre 2015 09 h 10

    Que proposez-vous?

    Et qui sont ces obsédés du vote? Ah oui, c'est vrai: vous ne lisez pas vos commentaires.

    Pour les autres (nous tous) je reproche à Desjardins cette apostrophe. Je suis un obsédé de l'abstention. Je suis obsédé par le mode de scrutin, je suis obsédé par la démocratie participative. Je n'ai pas lu autant que vous mais assurément réfléchi plus que deux secondes.

    Utilisez votre chronique pour lier nos consciences, nos sensibilités plutôt que de nous diviser en obsédé/réfléchi et en vieux/jeunes...

  • Colette Pagé - Inscrite 1 novembre 2015 10 h 07

    Réduire l'État comme peau de chagrin !

    Avant ce n'était pas toujours mieux. Par contre, il faut éviter de penser que le changement est toujours mieux. Avant au temps de Duplessis et de l'absence de médias sociaux l'information était distribuée au compte-gouttes assurant un meilleur contrôle des électeurs. L'Église omniprésente en éducation et en santé et complice avec le Gouvernement contrôlait les consciences.

    Hier au temps pas si lointain de Stephen Harper nous avons eu droit au culte du secret et de l'ignorance, aux interventions guerrières du Canada, au scandale des commandites, à la corruption dans la construction, aux abus de l'ex-lieutenante gouverneure, des dirigeants de la FIFA et d'un ponce québécois de l'olympisme, à l'élection d'un people comme chef du PQ, à des démissions à répétitions de députés fraîchement élus, à la burqa inégalitaire et j'en passe.

    Désormais l'on s'occupe des vraies affaires comme l'aide à fonds perdu dans Bombardier sans évaluation objective des risques comme si l'argent public n'exigeant pas la même attention que l'argent privé tout en coupant dans l'éducation, la santé et la culture.

    Les affairistes se sont mis en tête de rapetisser l'État comme peau de chagrin en réduisant notamment les inspecteurs en environnement, au Ministère des transports et dans les maisons d'hébergement.

  • Yvon Bureau - Abonné 1 novembre 2015 14 h 47

    J'aime bien cette phrase

    «il critique surtout que la dictature de la surface des choses et du spectacle ait infecté la politique.»