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Ficher ses amis

Le premier ministre Paul Martin aimerait bien ignorer les coups de gueule de Sheila Copps mais ses sorties commencent à faire des dégâts. S'il est resté de marbre devant sa bataille contre le ministre des Transports, Tony Valeri, pour conserver son comté, il n'a pu rester les bras croisés devant le tollé qu'elle a déclenché au sujet du questionnaire inquisiteur auquel les gens doivent répondre pour être mis en nomination. M. Martin a demandé une révision du document hier, question de contenir l'indignation qui a gagné, cette fois, ses propres fidèles et les défenseurs des personnes souffrant de maladie mentale.

Qu'un parti demande de l'information détaillée aux gens qui souhaitent être candidats n'est pas inusité. Ce serait même plutôt la norme après les situations embarrassantes que plusieurs ont connues. En 1994, par exemple, le PLC avait exclu le député Jag Bhaduria du caucus après avoir appris qu'il avait falsifié son C.V. et écrit des lettres intimidantes à des membres du conseil scolaire de Toronto. L'an dernier, c'était l'ADQ qui devait écarter Eugénia Romain, vice-présidente et candidate pressentie, pour avoir fait face à des accusations de fraude à l'aide sociale auxquelles elle avait plaidé coupable en 1989.

Mais les questions que voulaient poser l'équipe Martin allaient beaucoup plus loin que celles du parti en 1997 ou en 2000, a confirmé une source qui a participé à l'élaboration des questionnaires utilisés à l'époque. Ces derniers demandaient aux candidats leurs antécédents scolaires, professionnels, judiciaires et financiers, et s'ils étaient mêlés à des litiges en cours. La version 2004, diffusée en fin de semaine, exigeait quant à elle de connaître le passé conjugal des candidats, s'ils avaient déjà souffert d'alcoolisme ou de dépendance aux drogues et si un traitement avait été suivi. Le parti demandait même si le candidat avait déjà été traité pour schizophrénie, paranoïa ou autres troubles mentaux, ou si son conjoint avait déjà fait faillite ou était sur le point de le faire.

La parole d'un aspirant candidat au sujet de l'existence ou non d'un casier judiciaire ne suffisait plus, contrairement à 2000. Une attestation ou les empreintes digitales devaient être fournies pour permettre de vérifier l'absence de casier.

Fait inusité, le candidat devait aussi signer une décharge autorisant le parti à conserver l'information aussi longtemps qu'il le souhaitait et, pire, à la dévoiler s'il le jugeait nécessaire. En somme, même si une personne n'était pas choisie candidate, elle restait fichée au parti, sans garantie quant à la confidentialité des renseignements fournis. Imaginez si l'équipe Martin était tombé sur pareille information après la purge faite au quartier général du parti, à Ottawa, en novembre. Les partisans de Jean Chrétien auraient eu raison d'être nerveux. Et que dire d'une personne qui, après sa défaite, choisirait de se présenter pour un autre parti, contrairement à l'engagement exigé?

Cette idée de détenir des informations personnelles pour une durée indéterminée et sans garantie de protection de la confidentialité contrevient aux principes les plus élémentaires de la protection de la vie privée. Cela contrevient même à certaines lois provinciales, y compris au Québec.

Le parti a défendu son questionnaire avec vigueur quand les attaques venaient de Sheila Copps. Le dévoilement du questionnaire complet, en fin de semaine, a suscité une foule de nouvelles questions mais encore là, personne au parti n'évoquait un recul. Il aura fallu l'indignation d'une organisation médicale pour finalement secouer Paul Martin et ses organisateurs trop zélés. «À la suite des préoccupations énoncées par l'Association canadienne sur la santé mentale, le premier ministre a demandé au parti de revoir cette question et on a profité de l'occasion pour revoir le questionnaire au complet», d'expliquer hier le porte-parole du PLC, Steven MacKinnon. Les dispositions concernant la la conservation et l'usage des renseignements devaient être changées, a-t-il précisé. Une copie de la nouvelle version n'était pas disponible au moment de mettre sous presse.

Il est étonnant qu'il ait fallu ce tollé pour faire bouger les choses. Le caractère inacceptable du questionnaire original aurait dû, à lui seul, alerter quiconque doué de bon sens et soucieux des droits des citoyens. On nous assure que des avocats avaient revu et approuvé la première version et que le libellé reprenait celui utilisé par certaines organisations professionnelles. Il faut donc comprendre que, sans la controverse des derniers jours, il serait resté inchangé.

Il y a de quoi s'interroger sur la conception de la protection de la vie privée et des renseignements personnels qu'a l'équipe Martin. La vigilance s'impose d'autant plus après les commentaires faits en fin de semaine par le président du Conseil du Trésor, Reg Alcock. En entrevue au Ottawa Citizen, il se plaignait de la manie des fonctionnaires d'invoquer cette protection pour refuser des regroupements de données capables d'améliorer la gestion des programmes, une opération qu'il croit possible sans toucher aux données personnelles.

Ce nouvel épisode renforce l'impression que l'équipe Martin tient à exercer un contrôle serré sur tout, qu'elle carbure à la méfiance et craint la moindre zone d'ombre. Encore une fois, c'est Sheila Copps qui, peu importe ses intérêts bien personnels dans cette affaire, a sonné l'alarme. Les futurs candidats lui doivent une fière chandelle.

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Autre illustration de la puissance qu'a osé défier Mme Copps. On apprenait en fin de semaine que le surplus financier de la campagne Martin atteignait 3,8 millions, somme qui a été remise au PLC. Cela signifie que le premier ministre a déboursé environ 8 millions de dollars pour devenir chef, un record canadien toute catégorie pour une course au leadership.

mcornellier@ledevoir.com