Dire non, ou le théorème de Pasolini

Pier Paolo Pasolini avec les acteurs principaux d’«Il fiore delle mille e una notte», Ninetto Davoli et Tessa Bouchet, au Festival de Cannes en 1974.
Photo: Agence France-Presse Pier Paolo Pasolini avec les acteurs principaux d’«Il fiore delle mille e una notte», Ninetto Davoli et Tessa Bouchet, au Festival de Cannes en 1974.

C’était dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur une plage d’Ostie, tout près de Rome. Pier Paolo Pasolini, battu à mort avant d’être écrabouillé par les roues de son Alfa Romeo Giulia GT. Arrêté au volant de la voiture volée, un jeune prostitué de 17 ans, Giuseppe Pelosi (dit « Pino la grenouille »), était vite passé aux aveux. Mais à la sortie de prison du meurtrier en 2005, la chanson n’était plus la même, il plaidait cette fois son innocence, invoquant trois mystérieux complices et des menaces faites à sa famille.

40 ans après sa mort, saura-t-on jamais la vérité ? Assassinat politique commandé ou homicide haineux circonstanciel ? Lorsqu’on pense au climat de l’époque, à l’attentat de la piazza Fontana à Milan en 1969 ou à celui de la gare de Bologne en 1980, aux multiples menaces faites à Pasolini avant sa mort, la tentation est forte de valider tous les scénarios de paranoïa politique. Une thèse que le Pasolini, massacro di un poeta (Ponte alle Grazie) de la journaliste Simona Zecchi, récemment paru en Italie, semble d’ailleurs accréditer avec sérieux et méthode.

Écrivain polémiste, romancier et poète, acteur et cinéaste, metteur en scène, intellectuel engagé, Pasolini, né à Bologne en 1922, avait souligné avec acharnement et méthode la décadence de l’Italie. Marginal et solitaire au sein de l’establishment littéraire italien, véritable « poète civil », selon la formule de son ami Alberto Moravia, il avait donné voix dans ses romans et dans ses films au sous-prolétariat de la banlieue de Rome, avant de s’intéresser de plus en plus aux injustices du tiers-monde.

Que reste-t-il de Pasolini ? Un exemple de liberté et d’engagement, teinté d’une foi politique dont le caractère marxiste pourra peut-être sembler aujourd’hui périmé. Mais les conditions de l’aliénation demeurent. Elles prennent simplement aujourd’hui d’autres formes : celles de la religion de la consommation, de la tyrannie du spectacle télévisuel, du bling-bling apathique.

Et si le terrifiant vide politique qu’entrevoyait Pasolini avait pris toute son ampleur au cours des « années Berlusconi » ?

Avant-garde italienne

C’est ce que semble suggérer Paolo di Paolo avec Où étiez-vous tous, son 2e roman traduit en français. Son narrateur, un étudiant en histoire de 27 ans, représentant d’une génération qui a grandi en même temps qu’Harry Potter, reproche à son père, un enseignant qui vient de prendre sa retraite, de ne pas lui avoir transmis d’héritage intellectuel. Sur fond de décomposition de leur petite cellule familiale, le roman de Paolo di Paolo revisite en vitesse les années de pouvoir de Berlusconi, qui semble avoir laissé derrière lui un champ de ruines et semé une immense lassitude politique chez beaucoup de jeunes, pour qui à présent « l’Italie n’existe pas ».

Il y fait ainsi une rapide radiographie de toutes les faillites contemporaines (intimes, morales ou politiques) de ces « années sans nom », de 1993 à 2013 — qui correspondent aux années pendant lesquelles Silvio Berlusconi a été aux commandes. Aux commandes du pays et à la tête d’un empire immobilier, de journaux et de magazines, de maisons d’édition et de chaînes de télévision privées. Un politicien téflon, bonhomme Playmobil increvable, qui a traîné pendant des années, accrochées à sa cheville, une ribambelle de casseroles et « d’affaires » : fraude fiscale, corruption, prostitution de mineure, abus de pouvoir.

L’Italie : une sorte de laboratoire social, terrain mouvant de toutes les expérimentations, artistiques ou politiques. Un pays où est d’ailleurs né le futurisme, la première des avant-gardes à naître en Europe au XXe siècle, avec son exaltation de l’urbanité, des machines, de la vitesse, son flirt avec le fascisme. Un pays de sombre avant-garde où un écrivain comme Erri de Luca — heureusement acquitté le 19 octobre dernier — a pu être poursuivi devant les tribunaux pour « incitation à la délinquance » pour avoir prononcé un mot de trop.

Pasolini le répétait la veille de sa mort à la télévision française : il n’y a rien qui ne soit pas politique. En ce sens, le geste le plus politique est peut-être celui de dire non.

« Le refus a toujours été un geste essentiel, racontait-il quelques heures plus tard au cours de son ultime entretien, accordé cette fois à un journaliste italien. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels. Les rares à avoir fait l’histoire, c’est ceux qui ont dit non, pas les courtisans et les assistants des cardinaux. »

Il y a mille manières de dire non : ce serait peut-être le théorème de Pasolini. Et la poésie, à ses yeux, fait partie de ces choses devenues rares que le « système » ne peut ni assimiler ni digérer.

Il ne disait pas autre chose dans L’inédit de New York, un court entretien de 1969 récemment réédité : « On peut lire des milliers de fois le même livre de poésie, on ne le consomme pas. Le livre peut devenir un produit de consommation, l’édition aussi ; la poésie, non. »

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Il suffisait d’être né dix ans après moi pour ne plus rien savoir du tout. Pour être otage d’une conception politique qui coïncidait avec l’être-au-monde de Silvio Berlusconi. Qui, en somme, était cette chose-là, point final.

Pier Paolo Pasolini avec les acteurs principaux d’«Il fiore delle mille e una notte», Minetto Davoli et Tessa Bouchet, au Festival de Cannes en 1974.

L’inédit de New York / Où étiez-vous tous

Pier Paolo Pasolini, Arléa, Paris, 2015, 104 pages / Paolo Di Paolo, traduit de l’italien par Renaud Temperini, Belfond, Paris, 2015, 272 pages

3 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 novembre 2015 06 h 05

    «son flirt avec le fascisme» ?

    Ce régime implacable instauré par Mussolini et fondé sur la dictature d'un parti unique, a duré en Italie de 1922 à 1945. Peut-on parler d'un flirt ?

    • Julien-Bernard Chabot - Inscrit 1 novembre 2015 13 h 00

      Précisons :
      C. Desmeules parle d'un flirt de l'avant-garde futuriste avec le fascisme. Et non d'un flirt de l'Italie avec le fascisme.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 novembre 2015 09 h 17

      Oups!
      M. Chabot, vous avez bien raison.
      Mea culpa!
      Sylvio Le Blanc