Devant les «Immigrantes»

Au Musée des beaux-arts de Montréal, on peut admirer dans la récente expo sur le Groupe des peintres du Beaver Hall, un tableau de Prudence Heward intitulé Immigrantes. Cette huile remarquable datée de 1928 montre deux jeunes femmes, aux expressions graves, collées l’une à l’autre. D’où viennent-elles ? Mystère ! À l’ossature des traits, on devine une origine d’Europe de l’Est. Des Juives peut-être, lancées sur les routes par la montée de l’antisémitisme.

On dirait deux soeurs : même visage, même coiffure de cheveux d’ébène en bandeaux, dont pas un poil ne dépasse. Fières, mais anxieuses.

Le critique de la Gazette, en 1932, avait admiré ce tableau : « Dans les Immigrantes, les figures de deux jeunes femmes blotties l’une contre l’autre dans une attitude de protection et de réconfort mutuels forment un groupe poignant. Ce sentiment baigne la toile à travers le léger filtre gris voilant toutes les couleurs. »

Le conservateur de l’art canadien au MBAM Jacques des Rochers a expliqué aux médias que depuis lors, l’oeuvre demeurait introuvable. Seul un cliché en noir et blanc circulait à travers les réseaux d’experts, attestant de son existence. Un historien de l’art put guider le conservateur jusqu’à son propriétaire, qui prêta l’huile pour cette rétrospective.

La voici donc offerte aux regards. En découvrant l’expo, certains glissent devant la toile sans savoir qu’elle fut le fruit d’une longue quête dans le noir. Les connaisseurs l’admirent comme trésor retrouvé. D’autres visiteurs se laissent troubler par le malheur des expressions en contraste avec la coquetterie de la mise des filles : le rouge à lèvres, les ongles soignés. Elles portent du noir, en deuil de leur patrie.

Tant d’autres oeuvres des artistes du Beaver Hall méritent le coup d’oeil là-bas. Les gens circulent et partent admirer le tableau suivant. Bientôt, nos Immigrantes sont loin.

Pourtant, ces deux belles têtes aux yeux sombres et cernés, aux joues marbrées de rouge me restaient en mémoire. Je les ai revues sur la couverture du magazine du MBAM et rapportées chez moi, pour mieux les observer. L’une des femmes, la forte du duo, regarde au loin et tient l’autre par l’épaule, laquelle semble nous communiquer une détresse fragile. Derrière les portraits : des masses rouges et grises, parfois triangulaires, en appel d’air ou en mémoire qui brûle.

«No man’s land»

Prudence Heward, une des peintres de ce groupe d’artistes montréalais (dont plusieurs femmes) trop méconnus, qui mirent le Québec à l’heure de la modernité au cours des années 20, a transmis par son pinceau de compassion l’esprit de la traversée du no man’s land, entre un pays laissé derrière, et un autre qui n’a pas encore ouvert ses portes. Elles sont sur un bateau, peut-être. Ces regards d’apatrides, comme en flottement, on les connaît. Ils nous perturbent.

Le tableau des Immigrantes retrouvées semble un pont lancé à travers le temps pour nourrir nos questionnements. Devant lui, on songe que les migrations s’accentuent, que l’exil devient un mode de vie avec toutes ces guerres, que les frontières éclatent, les traits nationaux aussi, qu’on marine tous dans une seule soupe.

Presque quatre-vingt-dix ans après la conception du tableau, la télé nous bombarde des visages de migrants venus du Moyen-Orient. Ils ont les mêmes airs que les jeunes femmes de la toile, ou plus frondeurs, dans leurs longues files. On les voit se heurter à des murs, franchir des frontières, attendre dans les gares ou monter à bord d’un train. Ils ont longtemps marché, traversant pays et continents, vogué sur des rafiots surpeuplés. Heureux les survivants de pouvoir respirer l’air du jour.

En fermant les yeux, on imagine l’état de leurs pieds, leur conception du monde, eux qui en ont trop vu. Des grands-mères, des jeunes filles, des enfants qui dorment ou crient, des adolescents qui se bousculent pêle-mêle.

Puis l’esprit les balaie, leur flux étourdit, ces déambulations deviennent quasi abstraites, comme un troupeau humain en transhumance. La télé parfois prend congé de leurs convois, devenus redondants.

Ça prend la photo d’un petit garçon noyé sur une plage pour faire tressaillir. Sinon comment se représenter chaque détresse ?

La perspective d’accueillir 25 000 réfugiés d’ici la fin de décembre, selon les voeux de Justin Trudeau, par-delà les échéanciers improbables, fait vibrer tantôt la corde de la compassion, tantôt celle du repli identitaire.

J’ai jeté encore un oeil aux Immigrantes éperdues, fuyant l’Europe entre les deux grandes guerres. Elles me rappelaient que la peinture, comme la photographie, sont des portes ouvertes pour secouer les esprits et les coeurs, par effet de projection. Nous entrons dans la peau de l’autre, un moment. C’est énorme. L’art propose un reflet d’humanité. L’imagination aussi.

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4 commentaires
  • Louise Melançon - Abonnée 29 octobre 2015 09 h 20

    Quel bel article!

    Merci pour cette réflexion pleine de compassion, d'humanisme, à travers l'amour de l'art pictural!

  • Paul Warren - Abonné 29 octobre 2015 10 h 06

    Odile Tremblay: une grande critique de cinéma.

    Ce texte ne me surprend pas. Vos critiques de films nous prouvent que les images
    ont de la valeur pour vous quand elles sont senties en profondeur par des artistes
    du cinéma qui ont du coeur au ventre.

    Paul Warren

  • Gaëtan Vallée - Abonné 29 octobre 2015 11 h 51

    Je dois voir cette exposition la semaine prochaine. Votre article témoignnant d'une émotion esthétique accentue ma hâte de voir ces tableaux. La photo et la peinture ont l'avantage sur l'image en mouvement de permettre la réflexion in situ. Merci.

    Gaëtan Vallée

  • Jean-Marc Drouin - Inscrit 29 octobre 2015 16 h 51

    Rue Sherbrooke Ouest

    Souvent au creux de l'automne ou au coeur de notre long hiver, le Musée des beaux-arts de Montréal s'avère un refuge où nous abriter: caravansérails ou atelier du peintre, symbolistes ou expressionistes, toiles offertes à notre regard pour mieux réfléchir sur notre rapport au monde. Il y a cette fois-ci, accrochée à un mur de ces belles salles, une oeuvre qui vous a touchée autant par son parcours atypique que par son sujet. Deux femmes comme il y en eut des centaines de milliers d'autres traversant l'histoire récente. Elles nous rappellent peut-être que de tout temps le Québec fut une terre d'accueil pour ces expatriés.
    Puissions-nous, aujourd'hui comme hier, bien les recevoir dans notre grand coin de terre.