Faire la lumière

Février 2013. Un rapport coup de poing du groupe Human Rights Watch (HRW) sème l’émoi à Ottawa. Il révèle que des femmes autochtones du nord de la Colombie-Britannique ont été agressées et violentées par des agents de la GRC et que leurs plaintes ne sont pas traitées avec sérieux. Elles ne font plus confiance à la politique et les crimes restent impunis.

Octobre 2015. C’est au tour de Val-d’Or et de tout le Québec d’être sous le choc après la diffusion d’une enquête de Radio-Canada sur des allégations similaires. À visage découvert, quelques femmes autochtones ont osé parler d’abus subis aux mains d’agents du détachement valdorien de la Sûreté du Québec.

Dans les deux cas, des femmes vulnérables, souvent marginalisées ont longtemps gardé le silence à cause de leur méfiance souvent justifiée envers les autorités et, surtout, la police. Des femmes qui vivent le racisme et la discrimination au quotidien. Des femmes qui ont subi ou été témoins de graves gestes de violence.

À Val-d’Or, les allégations font, comme de raison, l’objet d’une enquête criminelle (qui aurait toutefois dû être confiée dès le départ à un autre corps policier que la SQ). Mais au-delà de chaque crime, il y a cette violence dont sont victimes plus que quiconque les femmes autochtones. Environ 1200 de ces femmes ont disparu ou ont été tuées sur une période de 30 ans, selon la GRC. Les groupes de femmes autochtones estiment que le nombre est beaucoup plus élevé, d’où leur demande maintes fois répétée — et appuyée par les provinces et autres organisations — d’une vraie enquête publique pancanadienne capable de cerner les causes systémiques de ce problème et les solutions pour l’enrayer.

Le gouvernement Harper a toujours résisté, présentant les meurtres et les disparitions de femmes autochtones comme de simples crimes sur lesquels il revient à la police d’enquêter. L’élection de Justin Trudeau changera la donne, puisqu’il a promis d’acquiescer rapidement à cette demande, une fois qu’il aura consulté les parties intéressées sur la composition et le mandat de la commission.

 

Il manquera toutefois un maillon. Malgré tous ses torts, le gouvernement Harper a posé un geste constructif en 2013. Pressé de toutes parts après la publication du rapport de HRW, il a tenté de calmer le jeu en transférant le dossier à la Commission civile d’examen et de traitement des plaintes relatives à la GRC (CCETP) afin qu’elle se penche sur le comportement du corps policier qui agit comme police provinciale en Colombie-Britannique.

L’examen de la Commission civile d’examen a le mérite de scruter à la loupe un problème qui n’est pas unique à la Colombie-Britannique : les rapports dysfonctionnels et la méfiance qui persistent entre corps policiers et autochtones, en particulier les femmes.

Pour lever le voile sur cet enjeu, la CCETP a passé en revue plus de 90 000 dossiers du détachement de la GRC visé par les allégations de HRW. Son rapport périodique doit être remis à la GRC d’ici deux semaines afin que cette dernière réponde aux recommandations des commissaires. La police fédérale n’a toutefois pas d’échéancier à respecter. On ignore donc quand on pourra lire le rapport final, qui est très attendu.

Le ministre québécois des Affaires autochtones, Geoffrey Kelley, a dit être ouvert à une enquête qui serait complémentaire à celle envisagée par le gouvernement Trudeau, mais elle ne devrait pas, dit-il, dédoubler celle du fédéral. Avec raison. Rien ne lui interdit toutefois de mettre rapidement en branle un examen similaire à celui entrepris à l’autre bout du pays afin de faire la lumière sur les relations entre les corps policiers québécois et les autochtones. Cela permettrait de mettre en relief non seulement les problèmes systémiques exigeant un coup de barre, mais aussi les pratiques prometteuses (et d’éviter qu’une commission fédérale s’en mêle).

 

Pareil examen ne serait pas un substitut à une commission d’enquête canadienne, que M. Trudeau devrait s’empresser d’établir. Il ne remplacerait pas non plus une enquête policière menant à des accusations criminelles. Chacun de ces mécanismes répond à des besoins différents.

Dans la foulée de la condamnation du tueur en série Robert Pickton, dont bon nombre des victimes étaient des femmes autochtones, le gouvernement de la Colombie-Britannique a créé une commission d’enquête. Dans son rapport rendu public à l’automne 2012, celle-ci recommandait au gouvernement fédéral de créer une commission d’enquête publique sur la mort et la disparition des femmes autochtones à travers le pays, mais aussi de confier à des organismes civils indépendants l’examen des plaintes de mauvaise conduite grave portées contre la police par les femmes autochtones.

Les tristes événements survenus à Val-d’Or ne sont pas isolés, affirment plusieurs organisations autochtones. Si tel est le cas, cela est très grave et doit être éclairci et corrigé au plus vite, ce qui ne peut être fait par les policiers eux-mêmes. Une instance civile, dotée des ressources et de l’indépendance nécessaires, serait le meilleur moyen d’inspirer confiance à ceux et celles qui l’ont perdue.

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2 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 28 octobre 2015 08 h 40

    Faire la lumière,aussi, sur la gestion des chefs autochtones

    Dans l'étude de cette problématique, il faut questionner aussi la gestion des chefs autochtones. Que faisait le chef autochtone de Val D'Or pendant que trop de ses jeunes femmes étaient victimes d'inceste, de violence? Pendant que sévit le fléau de l'alcool et de la toxicomanie? Devant le taux de suicides?

    Michel Hébert, dans sa chronique"Scandale autochtone", écrit:

    "Quant à l’Assemblée des premières nations, elle devrait, elle aussi, faire un examen de conscience. Blâmer les blancs pour tout ce qui arrive ne cache plus l’irresponsabilité crasse de l'establishment autochtone. Du centre-ville d’Ottawa, l’APN roule en Mercedes, mange aux bonnes tables, fraye avec la haute fonction publique et finit par oublier les putes d’Edmonton qui frappent aux fenêtres des hôtels la nuit pour avoir de l’alcool et offrir leurs «services»."

    http://www.journaldemontreal.com/2015/10/25/scanda

  • Richard Bérubé - Inscrit 29 octobre 2015 05 h 59

    On se donera bonne conscience avec une telle enquête!

    Le mal est déjà fait! Il y a tellement longtemps que les autochtones subissent les abus du système canadien et qu'ils ont perdus toute confiance aux blancs qu'une telle enquête ne jettera qu'une faible lumière sur la problèmatique. À moins de changements drastiques dans la manière de respecter ce peuple par les autorités en place, le lien de confiance ne sera jamais rétabli.