La conjuration des morts

Tête baissée, je me tenais debout devant l’urne funéraire de Pierre de Bellefeuille (dit « PdeB »). Au lendemain de l’élection de Justin Trudeau, nous enterrions PdeB dans le cimetière de Saint-Eustache, à quelques pas de la rivière du Chêne, là même où gisent ses ancêtres.

Il est toujours fascinant de voir à quel point même des hommes qui espèrent vivre loin des contraintes sociales et familiales souhaitent voir leur dépouille se retrouver près de celles de leurs aïeux.

Beaucoup de proches de PdeB étaient réunis. Pour la plupart des indépendantistes, ils se sentaient l’obligation, en ce jour lourd, de rappeler que leurs idées ne sont pas mortes bien que l’espoir vacille un peu. Au nombre de ses amis, il y avait aussi le philosophe Charles Taylor.

« Alors, déçu du résultat des élections, M. Taylor ? » Bien sûr. Évidemment. Énormément, m’explique-t-il entre deux portes de cette église dont les murs montrent encore les traces des boulets tirés par les Britanniques en 1837.

Élu du Parti québécois (PQ), PdeB avait été auparavant candidat du Nouveau Parti démocratique (NPD). C’était au temps où Taylor, bien à cheval sur cette monture politique à la crinière plus ou moins socialiste, guerroyait contre les armées de Pierre Elliott Trudeau sans remettre pour autant en cause l’idée d’un Canada fédéral.

Devenu indépendantiste, PdeB conserva son inclination pour la justice sociale. Voir le secteur privé glisser vers l’avidité et le gouvernement vers l’aridité, pour paraphraser Jean-Martin Aussant, cela ne lui aura jamais rien dit de bon.

Comme d’autres, Charles Taylor n’a pas fait campagne contre Trudeau père pour se féliciter de voir son fils apparaître en sauveur, porté par l’esprit vain d’un enthousiasme soudain.

Faut-il à jamais courber la tête devant les astuces d’un système électoral qui se compose à son sommet d’organisations pour qui les programmes ne sont d’abord que des prétextes de pouvoir ?

Est-il possible d’en arriver enfin à sortir de l’emprise de cette danse où se donnent la main en alternance le Parti libéral et le Parti conservateur, maintenant ainsi à l’écart de leur ronde des aspirations démocratiques pourtant légitimes ?

Petit sourire aux lèvres, Charles Taylor m’invite à plus de patience. Il cite Gramsci. Pour se résoudre à l’action dans d’aussi mauvaises conditions, disait ce marxiste italien, « il faut allier le pessimisme de l’intellect à l’optimisme de la volonté ».

Ce n’est pas la première fois que j’entends Taylor citer cette phrase célèbre. Et ce ne sera sans doute pas la dernière, compte tenu des minces perspectives politiques qui s’ouvrent devant nous dans cette alternance politique stérile. À force de défaites, il est tout de même étonnant que pareilles maximes usées ne s’effritent pas davantage sous nos yeux.

Les marxistes m’ont souvent fait perdre patience. Leur sens de l’histoire me désespère presque autant que leur optimisme aveugle. Néanmoins, qui d’autre que Karl Marx lui-même parle mieux de l’élection de Justin Trudeau quand il affirme que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois : « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce » ? Après Trudeau première manière, voici son ombre présentée comme de la lumière filtrée d’un diamant qui n’est en fait qu’un zircon que l’on paiera le gros prix au moins quatre ans.

Trudeau père évoquait l’espoir d’une société juste, au nom de valeurs chrétiennes qui furent celles de sa jeunesse. Son fils se présente dans la continuité de cette image préfabriquée et lissée par la mythologie canadienne. Le Canada sera désormais plus ouvert, plus accueillant, plus vert ? Ce ne sera pas bien difficile de faire mieux, sans pour autant s’écarter d’une trajectoire décevante.

Un tiers des citoyens ne se détournent pas des urnes pour rien. Les identités larges, celle des États-nations, sont désormais moins populaires que celles de fractions autodéfinies par l’appartenance culturelle, ethnique, sociale, religieuse, etc. C’est un signe fort du déclin de l’État qu’on a encouragé à tort et à travers, sans se soucier que l’accumulation des iniquités soit à faire de la terre un désert.

 

En septembre, le premier ministre Philippe Couillard avait suggéré à chaque citoyen de fournir sa part d’efforts pour les réfugiés syriens. Il pourrait en accueillir chez lui, disait-il. Et à chacun de faire pareil.

Comme le disent fort bien les Zapartistes, on ne demande pas à un premier ministre de se donner ainsi en représentation, mais de nous représenter. En d’autres termes, on ne veut pas savoir ce que l’individu Philippe Couillard compte faire sous son toit, mais ce qu’il entend réaliser sous un ciel commun.

Lorsque Lise Thériault, vice-première ministre, verse soudain des larmes à la télévision sur le triste sort fait aux femmes autochtones, c’est un peu la même chose : on se demande au nom de quoi il faut souffrir de l’entendre gémir à titre personnel à défaut de l’avoir vue agir plus tôt au nom de la collectivité.

Le reportage consacré la semaine dernière à ces femmes autochtones agressées est un exemple parmi d’autres des mécanismes de contrôle multiples qu’il nous faut valoriser plutôt que d’espérer bêtement qu’un quelconque changement social survienne par enchantement d’une suite de parades électorales.

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