Ce qu’on attend de nous

Semaine d’autopsies. On dissèque les campagnes, l’échec électoral du précédent gouvernement, mais surtout le cerveau de l’électeur. Non sans un certain jugement auquel je n’échappe pas : j’habite Québec, rare bastion conservateur à l’est des banlieues fordiennes de Toronto.

La réaction facile, c’est d’avoir un peu honte.

Comment tous ces gens ont-ils pu voter pour ce parti obtus, dont l’effroyable cynisme a finalement dégoûté le reste du pays ?

Pour l’économie ? Pour le niqab ? Because les radios ?

Mais bon, avant, faudrait aussi comprendre pourquoi les Canadiens, ailleurs dans le pays, et surtout au Québec, ont massivement appuyé le parti de Justin Trudeau. Pour punir le gouvernement Harper de son arrogance, sans doute. Aussi parce que Thomas Mulcair a mené une campagne moins qu’ordinaire lors de laquelle son parti tentait maladroitement de ménager son ambition de victoire et ses principes fondateurs.

Soyons honnêtes : les Canadiens ont surtout voté pour du changement. Comme on ouvre la fenêtre pour évacuer l’air vicié par un parti plus harperiste que conservateur, comme l’écrivait brillamment Andrew Coyne dans le National Post.

D’où l’étrange impression, pour tant de gens, de se réveiller mardi en se disant : j’aurais jamais cru être content de voir Justin Trudeau devenir premier ministre.

Lesser evil, comme disent les anglos. Un moindre mal, cette légèreté parfois insoutenable qui a fait du « fils de » le père d’une politique de la familiarité et des espoirs candides.

Mais si les Canadiens voulaient du changement, veulent-ils pour autant changer ?

C’est par cette question qui se répond à elle-même que je reviens au vote conservateur de Québec qui, en ce sens, me semble peut-être le plus honnête du lot. Cette résistance étant un refus du changement mû par la conscience que celui-ci devra se payer.

Les autres sont-ils prêts à subir les politiques du nouveau gouvernement Trudeau ? Que diront-ils lorsque les taxes et les impôts regrimperont afin de financer les services que le fédéral s’est employé à sauvagement équarrir depuis dix ans ?

Peut-être qu’en cela, le mystère de Québec est une forme de franchise. Elle répond à l’hypocrisie des autres que pourrait bien nous révéler l’avenir : on aura ouvert les fenêtres pour vite remonter le chauffage, de peur que la température change un peu.

C’est que nous sommes si habitués à tout avoir que le moindre recul est reçu comme une punition. Le moindre changement qui nous oblige à rogner sur nos acquis : une hérésie.

Nous qui ne pouvons imaginer ce monde autrement que dans le fantasme du plus, de l’exponentiel perpétuel. La multiplication des pains. Le miracle. La religion de la croissance.

Le moindre élargissement d’une autoroute pour inclure une voie réservée aux autobus et au covoiturage en témoigne, et provoque immanquablement ce hoquet des tenants du statu quo qui disent toujours la même chose : nous voulons tout, et c’est notre droit.

Au mépris des chiffres, des faits, d’une certaine vision de l’avenir. Peu importe qu’une voie de plus annonce d’autres bouchons dans cinq ans. Il n’y a que le présent qui compte.

Nous voulons la maison, la banlieue, et l’autoroute sans trafic, chacun seul dans sa voiture, jusqu’aux confins de forêts et de campagnes émondées pour que l’étalement urbain réponde au désir devenu impérieux de répéter le modèle au-delà des frontières de l’intenable.

Le symbole d’une liberté qui est un asservissement : nous n’aurons jamais assez.

Mais ces désirs ne sont pas désordres. Ils témoignent, au contraire, d’un conformisme qui écrase tout. Et il en est ainsi partout. À Québec, simplement, on refuse la culpabilité qui vient avec.

Les radios ? Elles ne sont pas une cause, mais elles galvanisent. Elles proposent une rhétorique toute faite pour défendre ce mode de vie du « tout m’est dû ». Comme si ce monde était à nous, ou plutôt à soi. Comme si nous ne pouvions pas nous tromper. Toute entrave à la jouissance sera évidemment reprochée aux autres. Les planqués syndiqués. Les pauvres. Les socialistes. L’État. Zéro introspection. Zéro compassion.

« Je vote conservateur pour ma famille », disait un slogan du PC. Et tant pis pour la tienne.

Mais regardez bien les Canadiens qui se braqueront lorsque le changement viendra sonner à leur porte et réclamera leur participation, quelques sacrifices. Ils diront qu’ils ont voté contre Harper, mais pas pour ça. S’ils ont voté avec leur conscience, celle-ci sera vite rattrapée par la course au bonheur individuel.

Alors, qui aura honte ?

Les électeurs de Québec, de la Rive-Sud ou de la Beauce n’ont rien de mystérieux. Ils ont simplement cessé de s’excuser d’être tout ce qu’on attend de nous.

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