Monsieur Trudeau

Ses adversaires ont souvent pris plaisir à l’appeler par son prénom pour souligner la différence d’âge et d’expérience. Justin le jeune, le poids léger, celui dont on pouvait se moquer dans des publicités désobligeantes, celui dont on parlait avec une certaine condescendance.

Mal leur en prit, car son organisation et lui ont su faire mentir les mauvaises langues avec un message clair, une organisation bien rodée et une publicité prenant à contre-pied celle des conservateurs l’accusant de ne pas être prêt.

Les libéraux l’étaient, leur chef aussi. Il n’a pas perdu pied durant toute la campagne, au point de porter son parti de la troisième à la première place, du jamais vu dans l’histoire de la fédération canadienne. Passer de 36 sièges à 184 et s’assurer un mandat majoritaire dans un Parlement de 338 sièges, il fallait le faire. Les libéraux eux-mêmes avouaient être soufflés. Les néodémocrates, Thomas Mulcair en tête, s’étaient accrochés à l’idée que ce serait pratiquement impossible pour les libéraux de combler cet écart. Ils disaient partir en meilleure position avec 95 sièges. Mais c’était refusé de voir ce que les sondages, aussi imparfaits soient-ils, laissaient entrevoir : un irrésistible désir de changement des Canadiens.

 

Et ces derniers ne voulaient pas donner une chance aux conservateurs de se faufiler. Symptôme de cet état d’esprit, les conjectures autour du vote stratégique ont atteint un sommet rarement vu durant une campagne. L’important était de défaire Stephen Harper, quitte à changer de cheval en chemin, ce qui a pénalisé le NPD au premier chef, en particulier au Québec où ses racines sont trop fraîches.

Comme lors de la plupart des élections provinciales des dernières années, la campagne fut cruciale, y compris au Québec. Le NPD a pour ainsi dire changé de place avec les libéraux et perdu des plumes aux mains de conservateurs et de bloquistes, pour se retrouver avec seulement 16 sièges, et les libéraux, avec 40. Une véritable résurrection qui doit jeter par terre bien des nationalistes. Mais les conservateurs aussi ont fait mieux au Québec qu’en 2011, la seule région où ils ont gagné un peu de terrain, tant en matière de sièges que de votes. Les bloquistes, eux, ont amélioré leur position quant aux sièges, mais sans atteindre leur objectif de 12, en perdant des appuis et leur chef.

En Ontario, le déplacement du vote néodémocrate vers le PLC a eu l’effet souhaité par les électeurs : bloquer la route au PC. Les conservateurs ont gardé pied dans les Prairies, mais ils se retrouvent relégués au poste d’opposition officielle. Stephen Harper a dit hier assumer la responsabilité pour la déception de ses supporteurs et a demandé au président du PC d’inviter le caucus à nommer un chef intérimaire et le parti à élire un nouveau chef.

 

Pour le NPD, l’effondrement est douloureux. Il le relègue à sa position historique de troisième parti, lui qui rêvait du pouvoir pour la première fois de son histoire. Le parti, et surtout son chef, aura besoin de temps pour faire l’autopsie de cette défaite qui laissera de profondes plaies. Qui blâmer ? Le chef, les stratèges ? Une trop grande prudence, l’incapacité de jauger correctement la volonté de changement des électeurs, de contenir les attaques soutenues du Bloc québécois, de gérer les enjeux imprévus dont se sont délectés les conservateurs ? M. Mulcair, lui, a noté que malgré tout, le NPD restait « un choix réel » pour les Québécois et, très digne, a dit vouloir continuer à se battre pour ceux qui ont cru en son parti.

Pour M. Harper, le verdict est sans appel. Cette élection s’est transformée en référendum sur sa personne et son bilan controversé sur une foule de fronts. La vague libérale a mis en relief la désaffection des conservateurs progressistes dans l’est du pays.

Les sondages, encore une fois, se sont trompés en sous-estimant un rebond libéral dont l’ampleur est révélatrice du mécontentement des Canadiens à l’égard des conservateurs. Ces derniers paient cher leur incapacité, une fois majoritaires, à tempérer leurs mauvais plis. Au contraire, ils ont adopté une attitude encore plus intransigeante, usant sans retenue du rouleau compresseur pour imposer leurs vues, faire adopter leurs projets de loi à toute vapeur et rabrouer les institutions.

En menant une campagne en vase clos, M. Harper n’a pas aidé sa cause, laissant transparaître sa méfiance à l’endroit des Canadiens et du peu de cas qu’il fait de leur intelligence, alors qu’il leur demandait, à eux, de lui faire confiance pour quatre années de plus.

Justin Trudeau, le premier fils d’un ancien premier ministre fédéral à occuper le poste à son tour, n’a toutefois pas fini de faire ses preuves. Il n’est plus un chef en campagne, mais bientôt premier ministre. Il devra former un cabinet, préparer un discours du Trône, se préparer pour la conférence sur le climat à Paris en décembre. Et c’est encore lui qui devra négocier avec ses homologues provinciaux la mise en oeuvre de son programme d’infrastructures et le futur accord sur la santé. Ses prétentions de faire la politique autrement seront mises à l’épreuve quand il se retrouvera aux Communes pour répondre aux questions et défendre ses politiques. La balle est maintenant dans son camp.

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5 commentaires
  • Benoit Thibault - Abonné 20 octobre 2015 08 h 44

    À suivre

    Tout à fait en accord avec vos écrits.

    Tous les yeux seront tournés pour voir si M. Trudeau fera ce qu'il à dit. C'est historique et essentiel pour la démocratie.

    Ce ne doit pas être comme le parti lbéral du Québec qui une fois élu...

  • Jacques Boulanger - Inscrit 20 octobre 2015 09 h 22

    L'opposition québécoise

    J'ai surtout hâte de voir la performance de l'opposition « québécoise » . Cette opposition sera formée à parts égales de néo-démocrates, de conservateurs et de bloquistes. On verra laquelle des trois prendra acte et parti pour le Québec, laquelle des trois saura défendre nos intérêts, laquelle des trois affichera ses véritables couleurs. Les Québécois auront intérêt à s'en rappeler au prochain rendez-vous.

  • Michel Lebel - Abonné 20 octobre 2015 10 h 54

    L'avenir le dira!

    Si je me fie au contenu et au ton du premier discours post-électoral de Justin Trudeau, je serais un peu inquiet pour la suite des choses: il faut le dire, la substance n'est pas au rendez-vous. Et la substance ne s'acquiert pas comme un verre d'eau! Faire campagne électorale et gouverner ne sont pas choses de même nature. À voir!

    M.L.

    • Lucien Cimon - Inscrit 20 octobre 2015 14 h 22

      Il y a bien des personnages, qui ne sont pas sur la liste des élus, qui sont prêt à lui fournir la substance qu'ils veulent imposer, pour leur profit.
      Lucien Cimon

  • P. Raymond - Inscrit 20 octobre 2015 14 h 46

    Madame

    Comme toujours une analyse d’une grande justesse comme il est coutume chez Mme Cornellier.

    Entre la peste, le choléra et la petite vérole, la majorité de ceux qui se sont déplacés pour aller voter ont fait échec aux abstentionnistes et aux électeurs qui auraient préféré la peste.

    Une carte électorale à garder sous le coude et à superposer à celle des dernières élections coloniales provinciale pour savoir dans quelles régions ne pas aller faire du tourisme.