Théâtre: Gérer la démesure

Semaine glaciale. Pas seulement parce qu'il faisait - 49 °C au saut du lit, tous les matins, et encore moins sous les marquises, plus tard le soir. Mais glaciale aussi comme dans «froid» entre deux personnes ou deux organismes: en l'occurrence, le FTA et l'AQT (pour Académie québécoise du théâtre).

Motif officiel: l'exclusion. Pour protester contre la remise «hors ondes» du Masque de la production étrangère — on le sait, c'est le remarquable Malade imaginaire de la compagnie Wederzijds d'Amsterdam qui l'a obtenu —, le Festival de théâtre des Amériques s'est retiré de la Soirée des Masques. Comme ça. Schlack!

On comprend la direction du Festival: la majorité des spectacles qu'on y présente sont des productions étrangères. Et l'on s'offusque, à juste titre, du fait que les propositions théâtrales souvent fort audacieuses qui nous viennent d'ailleurs n'aient pas la même visibilité que les spectacles présentés ici toute l'année. La prise de position du FTA est d'autant plus «louable» qu'il ne comptait aucun finaliste en lice pour le prix.

Du côté de l'Académie, qui a créé et qui gère «l'opération Masques» comme principal moyen de promotion du théâtre au Québec, on minimise l'affrontement. On a répliqué qu'il fallait faire des choix. Qu'il n'était pas possible — en trois heures! Quand même! — de tout montrer à la télé. Comme si tout cela n'était d'abord qu'un problème de «gestion du succès» ou plutôt de la démesure... On a même affirmé suavement que le fait de remettre le Masque de la production étrangère lors de la conférence de presse annonçant les détails du grand gala télévisé lui donnait plus de visibilité! En suivant le même raisonnement, on devrait en profiter l'an prochain pour y dévoiler plutôt le Masque du spectacle de l'année...

Mais le vrai problème n'est pas là. Il est plutôt dans ce choix même de l'Académie de faire de l'opération Masques l'essentiel de ses efforts de promotion. C'est cela qu'on doit remettre en question: le gala télévisé comme principal outil de sensibilisation du grand public au théâtre. Pas le principe de reconnaître les mérites d'un peu tout le monde dans une grande fête annuelle, non. Le gala télévisé. Point.

Parce que pour le grand public, un gala c'est un gala: le gala de la personnalité, le gala des hommes d'affaires, de la musique, du cinéma, de l'humour, du rasoir... Mettez-en, il n'en manque pas. Et un gala, c'est d'abord un show de télé. Tout comme des extraits de pièces de théâtre présentés à la télé, ça reste de la télé. Dans le cas qui nous occupe, ça devient un Flash Vedettes machin de trois heures. Et il est peu probable que le fait de savoir que les vedettes, qu'il voit à la télé dans Virginie ou ailleurs, jouent aussi au théâtre, amènera ce grand public à fréquenter les salles. Est-ce que quelqu'un croit encore que la présence des caméras de télévision «spottant» l'arrivée des vedettes les soirs de premières draine le grand public vers les théâtres? Qu'un reporter balbutiant le résumé d'une pièce en deux phrases et pointant le micro sous le nez du moindre visage connu puisse faire en sorte d'amener les gens à quitter leur lazyboy pour aller au spectacle? Quant aux grands discours sur le milieu du théâtre et les remerciements divers qui ponctuent ce genre de gala, ils intéressent d'abord ceux qui en font partie et les rares convertis déjà gagnés à la cause. Ce n'est peut-être pas gentil, mais c'est comme ça. Pour ce qui est de «sensibiliser le grand public au théâtre», on repassera.

Peut-être serait-il temps de songer à autre chose. À une autre façon de célébrer ce qui se fait ici. Quelque chose qui touche directement le spectateur de théâtre en s'adressant à lui plutôt qu'au public de la télé. Trouver une façon de faire participer davantage ce vrai public à la vie du milieu. Lui en donner plus. Plus, au moins, que l'image d'un milieu qui se regarde et qui se réjouit d'être ce qu'il est. Lui en demander plus aussi. L'impliquer davantage. Trouver de nouvelles tribunes, les multiplier. Trouver de nouveaux publics aussi comme le fait le théâtre jeunes publics qui prépare les enfants au spectacle par toute une série d'activités dans les écoles et sur les lieux mêmes du théâtre. Aller chercher les gens en leur offrant, je ne sais pas moi, des tarifs dégressifs selon le nombre de spectacles ou de compagnies qu'ils fréquentent dans l'année... Imaginer, quoi.

Et tout cela sans caméra de télévision, s'il vous plaît...

En vrac
- C'est ce week-end que s'amorce le festival Artapalooza au Centre Saidye Bronfmann: comme d'habitude, le théâtre, la danse et la musique sont au rendez-vous. On notera cependant que l'édition 2004 du festival ne brille pas par son audace et par les nouveautés qu'on y présentera. Mis à part deux spectacles ontariens, un en danse, Teasing Gravity du Canadian Children's Dance Theatre, et un spectacle pour clown et marionnettes, Morgan's Journey du Children's Peace Theatre, Artapalooza 2004 nous offre des spectacles qu'on a déjà vus. D'abord l'excellent Louis, enfant de la nuit de la compagnie israélienne Train Theatre/Ambulo sur l'histoire de Louis Braille qui sera donné dans sa version anglaise (A Touch of Light); Les Cousins, ce spectacle de danse-théâtre de la compagnie Le fils d'Adrien danse qu'on a vu aussi aux Coups de théâtre puis en tournée; Le Bain de Jasmine Dubé qui n'a plus besoin de présentation; et Lili du DynamO Théâtre qu'on a pu voir un peu partout aussi. Rajoutez à cela Afriks un spectacle musical, qui raconte à l'aide de projections multimédias le voyage d'un ensemble de jazz au Sénégal, et vous avez l'essentiel de la programmation du festival. On peut espérer plus d'originalité pour l'an prochain...
- C'était journée de grandes célébrations dimanche dernier à la Maison Théâtre: le centre de diffusion pour l'enfance et la jeunesse de la rue Ontario recevait en effet son millionième spectateur, Laurent Richer-Beaulieu, âgé de 9 ans. Tout cela survient au moment où l'on joue L'Histoire de l'oie à la Maison Théâtre; c'est le 202e spectacle à prendre l'affiche depuis 20 ans et l'arrivée du jeune Laurent Richer-Beaulieu survient après plus de 4000 représentations données par 64 compagnies différentes auxquelles se sont ajoutées aussi depuis quelques années, 22 compagnies étrangères. Ce sont des chiffres qui parlent d'eux-mêmes. Mais l'on peut néanmoins féliciter la Maison Théâtre pour son beau programme...