Une élection qui n’a pas fait de place aux réfugiés

Pour porter secours aux migrants de Syrie et des environs, le pape a lancé l’appel aux évêques catholiques d’inviter les paroisses à accueillir des réfugiés.
Photo: Alessandra Tarantino Associated Press Pour porter secours aux migrants de Syrie et des environs, le pape a lancé l’appel aux évêques catholiques d’inviter les paroisses à accueillir des réfugiés.

Rien n’annonçait que l’élection du 19 octobre verrait la surprise d’une lutte à trois au pays, voire d’une course à quatre au Québec. Jusqu’à la musulmane au niqab brandie par le Parti conservateur, nul enjeu national, encore moins international, ne semblait émouvoir l’électorat. Or, l’enfant noyé sur une plage d’exil en Méditerranée a causé tout un choc. Le bambin aurait pu vivre ici, apprend-on, n’eût été le gouvernement canadien. Pareil enjeu allait-il s’imposer ? Pas du tout.

La tragédie des exilés du Proche-Orient et des gens déplacés en Syrie et dans les pays voisins suscitant un exode sans précédent depuis la Seconde Guerre n’était pourtant pas ignorée des citoyens d’ici ni des autorités. Les chefs des partis proposaient d’accueillir davantage de réfugiés syriens, mais pas plus de quelques dizaines de milliers. En 2013, Ottawa en attendait 11 300 d’ici 2018 ; mais en septembre, environ 2500 seulement avaient été acceptés. Stephen Harper a promis d’en ajouter 10 000, de Syrie et d’Irak, en quatre ans.

Le NPD s’est engagé à en prendre 46 000 de Syrie. Toutefois, les néodémocrates pressaient Thomas Mulcair d’en accepter le double. Quant au libéral Justin Trudeau, son gouvernement en parrainerait au moins 25 000 d’ici l’an prochain. Entre-temps, Harper envisageait d’assouplir les règles d’entrée, d’accélérer les procédures pour 10 000 demandeurs et d’y consacrer 25 millions de dollars. Quant à Mulcair, il enverrait sur place un commissaire traiter plus rapidement les requêtes de refuge.

Serait-ce tout ? D’autres pays, certes, sont aussi engagés dans les secours humanitaires aux personnes déplacées et dans l’accueil de réfugiés. Les gouvernements ne sont pas seuls, du reste, à répondre à la crise qui sévit là-bas depuis plus de quatre ans. Des mouvements religieux, des groupes de solidarité et d’autres institutions interviennent, sur place et auprès du public donateur d’Europe et d’Amérique du Nord. Mais la contribution canadienne paraît bien faible au regard des capacités du pays.

En temps de paix, les électeurs ne se précipitent pas aux urnes pour des enjeux internationaux. Mais le Canada étant partie aux combats qui se poursuivent contre les djihadistes, ses citoyens ne devraient-ils pas s’inquiéter davantage des populations qui en vont victimes ? En attendant que la paix se rétablisse, ne devraient-ils pas se sentir solidaires des foules qui attendent dans des camps ou des familles qui se résignent à l’exil ? Pourquoi ? Ces populations-là font peur quand elles sont musulmanes ou même quand elles sont depuis longtemps chrétiennes.

Les unes mettraient en danger la sécurité du pays ou, du moins, c’est la suspicion qu’exploitent des démagogues. Et les autres n’inspireraient aucune sympathie, notamment au Québec, de la part d’un public en rupture avec les confessions traditionnelles. De plus, si les chômeurs d’autrefois craignaient les « voleurs de jobs », aujourd’hui, d’une récession à l’autre, toute une classe moyenne s’inquiète des fonds que ses gouvernements pourraient verser à « des étrangers ».

À cet égard, les bureaucraties publiques ne sont pas seules en cause. Dans l’industrie privée, même des syndiqués voient d’un mauvais oeil qu’on s’en prenne aux ventes d’armement à des régimes oppresseurs. Ainsi, Unifor, qui représente les employés de General Dynamics Land Systems à London, en Ontario, a fait savoir à Thomas Mulcair que le NPD ne devrait pas critiquer un contrat signé avec l’Arabie saoudite (une bagatelle de 15 milliards pour des blindés « légers » pouvant servir à la répression).

D’autres facteurs expliquent la chute de la solidarité internationale. Les Églises n’ont plus autant d’influence qu’au siècle passé. Certaines, il est vrai, franchissent les barrières confessionnelles. Ainsi en Alberta, les mennonites (des protestants) et des groupes musulmans coopèrent à la réunion familiale de réfugiés en Jordanie, en Turquie et en Égypte. D’autres semblent porter secours aux réfugiés de leur propre confession, notamment aux vieilles Églises d’Orient particulièrement frappées par les violences.

Les évêques catholiques du Canada ont répondu à l’appel du pape d’inviter les paroisses à accueillir des réfugiés. Leur principale organisation internationale, Développement et Paix (D&P), fait aussi partie de la coalition #withSyria, un mouvement mondial d’une centaine d’organisations non gouvernementales engagées dans l’arrêt de la violence et la recherche d’une solution politique négociée. D&P a obtenu plusieurs millions des Affaires étrangères pour sa mission humanitaire en Irak.

Il est toutefois plus facile d’obtenir l’aide d’un gouvernement à des fins humanitaires que d’en contester les interventions militaires, comme en Irak ou et Syrie. Parmi les croyants comme les non-croyants, le « devoir d’intervention armée » ne fait pas l’unanimité. Le Canada s’est félicité de n’avoir pas participé à l’invasion américaine de l’Irak, qui a ouvert un plus grand conflit dans la région. Il se vante moins de sa participation au bombardement de la Libye, qui a, là aussi, déstabilisé le pays et ses voisins.

Depuis, la communauté internationale fait face à un défi humanitaire grandissant. En s’alignant sur la scène internationale avec les tenants de l’école sécuritaire, le Canada a perdu sous le présent gouvernement le statut qui lui permettait autrefois de jouer un rôle médiateur. C’est là un enjeu qui aurait dû être prioritaire pour des partis prétendant au gouvernement, mais qui ne faisait manifestement pas partie de leurs programmes de campagne. Qui comblera ce vide ?

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5 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 19 octobre 2015 02 h 20

    C'est quoi le problème?

    Parce qu'on ne parle pas «assez» selon vous des réfugiés, on devrait se sentir mal? Pour ce qui est de votre tendance à essayer de culpabiliser les gens, c'est rater! Les gouvernements, les partis et les États ont entièrement le droit de prendre qui ils veulent parmis les réfugiés, selon les intérêts de ceux-ci, c'est la cohésion social et nationale qui en dépens.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 octobre 2015 06 h 34

    Programmes de campagne

    Le problème avec cette situation est exactement le fait que c'est devenu politique quand ça aurait dû rester administratif. On a un système qui fonctionnait ici dans ce grand pays avec des employés établis pour remplir cette fonction. Le politique s'y est planté les gros doigts graisseux et ça s'est écroulé. Voilà le seul blâme que je peux appliquer à toute cette histoire. Ce n'est pas que les politiciens n'en font pas assez, c'est qu'ils s'en sont mêlés et surtout pour les mauvaises raisons ! Faut être rendu très bas pour chercher à se faire du capital politique sur le malheur des gens.

    PL

  • Michel Lebel - Abonné 19 octobre 2015 07 h 55

    Pour plusieurs raisons...


    Sauf situations très exceptionnelles, les questions internationales ne pèsent pas lourd dans une élection dans un pays démocratique. Même aux États-Unis qui sont souvent fortement impliqués dans des conflits militaires, ce sont toujours des questions d'ordre intérieur (économie, travail, criminalité, immigation, etc.) qui dominent les débats électoraux. Le Canada ne fait pas exception à la règle. C'est ainsi et c'est dommage. Mais pourquoi? Pour plusieurs raisons qui nécessiteraient une thèse de doctorat! Le pape François en donne quelques explications dans sa dernière encyclique: "Loué sois-tu"! Égoïsme et égocentrisme, quand vous nous tenez!

    Michel Lebel

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 19 octobre 2015 15 h 56

    Rien n'est encore joué

    Bien que le problème de l'accueil des réfugiés Syriens ait donné lieu à des promesses électorales, leur mise en application dépendra du gouvernement élu et du contrôle qu'il exercera au Parlement: c'est comme s'il avait été reporté à plus tard. Cela dit, je m'étonne qu'on ait si peu soulevé la différence entre l'accueil d'un réfugié et l'accueil d'un immigrant, expliqué l'origine guerrière de ces déplacements de populations et le caractère guerrier de l'intervention canadienne et finalement établi les obligations internationales canadiennes. Les églises canadiennes auraient pu mieux nous renseigner, mais elles se seraient alors directement impliquées dans la campagne électorale fédérale, et ceci au détriment du Parti conservateur, un parti proche du mouvement Provie et de la doctrine morale catholique.

  • Sylvain Auclair - Abonné 20 octobre 2015 15 h 41

    Au contraire

    On a beaucoup parlé des réfugiés, ce sujet ayant été en tête des sujets pendant plusieurs jours. Mais une campagne électorale doit couvrir à peu près tous les sujets.